Image univers Carte de visite Image univers Carte de visite

Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Partager

Vidéo transcription

Brigitte Haentjens : Metteure en scène

De Versailles à Ottawa. D’Ottawa à Sudbury. De Sudbury à Montréal. C’est le parcours improbable de Brigitte Haentjens, une comédienne française devenue l’une des grandes metteures en scène du Canada français.
Dans les années 1980, elle a dirigé le Théâtre du Nouvel-Ontario. En 1991, Brigitte fait ses bagages à nouveau, cette fois, pour la Nouvelle compagnie théâtrale à Montréal. Quelques années plus tard, elle fonde sa propre compagnie, Sibyllines.
Et en 2012, elle devient la directrice artistique du théâtre français du Centre national des arts à Ottawa; la première femme à occuper ce poste.



Réalisateurs: Joanne Belluco, Karen Vanderborght
Année de production: 2014

Accessibilité
Déterminer le comportement de la visionnneuse vidéo:

video_transcript_title-fr

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles: des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, on montre des images de Versailles, Ottawa, Sudbury et Montréal ainsi que des photos qui illustrent des moments de la vie professionnelle de BRIGITTE HAENTJENS.



GISÈLE QUENNEVILLE

De Versailles à Ottawa,

d'Ottawa à Sudbury, de Sudbury

à Montréal, c'est le parcours

improbable de Brigitte

Haentjens, une Française

devenue une des grandes

metteures en scène du

Canada. Brigitte a grandi à

Versailles. Elle a étudié le

théâtre à Paris et un jour,

elle décide de suivre son

compagnon à Ottawa. Après

quelques années à travailler

dans le milieu culturel de la

capitale canadienne, elle fait

ses bagages et déménage à

Sudbury pour diriger le Théâtre

du Nouvel-Ontario.

Les années 80 sont des années

importantes pour le TNO. Durant

ce temps, Brigitte signe des

pièces qui sont devenues de

grands succès du théâtre

franco-ontarien. En 1991,

Brigitte fait ses bagages à

nouveau. Cette fois-ci pour

tenter sa chance à Montréal.

Là, elle dirige la Nouvelle

compagnie théâtrale et en 1997,

elle fonde sa propre compagnie

Sibyllines.


BRIGITTE HAENTJENS

(hors champ)

Ça correspond assez à mon

tempérament. La fidélité.

(GISÈLE QUENNEVILLE et BRIGITTE HAENTJENS sont assises l'une face à l'autre dans le bureau de cette dernière. L'entrevue se déroule en différents endroits de l'édifice qui abrite les bureaux du Théâtre Sibyllines, où travaille l'invitée.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Brigitte Haentjens, bonjour.


BRIGITTE HAENTJENS

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes une grande dame de

théâtre, vous faites de la mise

en scène depuis 30, 35 ans

maintenant. Dites-moi, qu'est-ce

qui vous passionne au théâtre?


BRIGITTE HAENTJENS

C'est le théâtre qui me

passionne en fait. Je pense

que... j'ai toujours été

inspirée par ça. Je sais pas si

c'est l'intensité de l'activité

artistique, mais ma vie au

complet est tournée vers l'art.

Y a que ça qui m'intéresse.

Dans le sens que ce soit le

théâtre, mais aussi, je lis, je

vais au cinéma, je vais voir

des expositions. J'ai une vie

qui est entièrement dédiée à

l'art, ce que je trouve qui est

un immense privilège quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ça a toujours été

le cas? Est-ce qu'il y avait

beaucoup d'art autour de vous

quand vous grandissiez?


BRIGITTE HAENTJENS

Pas du tout. Moi, je viens

d'un milieu, mes parents

étaient des fils et des filles

de paysans, non éduqués qui

auraient rêvé de faire des

études, mais ils l'avaient pas

fait. Euh... absolument pas

sensibles à l'art, enfin... pas

à ma connaissance.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous lisiez beaucoup quand

vous étiez jeune.


BRIGITTE HAENTJENS

Je lisais énormément. J'ai

toujours adoré lire. Je pense

que c'était mon refuge dans une

enfance qui était quand même

très... où il y avait quand même

une certaine forme de violence.

(Début extrait vidéo)

[Début information à l'écran]

Ta Douleur

[Fin information à l'écran]

Un ballon de boxe apparaît à l'écran. Puis, dans une salle de bain publique pour hommes, une femme et un homme exécutent une chorégraphie qui rappelle un combat. Enfin, on voit, en accéléré, la femme donner un coup de poing dans le ballon de boxe.


[FEMME:] Ah!

(Fin extrait vidéo)


BRIGITTE HAENTJENS

Je sais pas, c'est quand même

mystérieux d'où vient le choc

initial en fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vos professeurs vous

donnaient des livres à lire.

Est-ce qu'il y avait des romans

qui vous sont restés après

toutes ces années-là?


BRIGITTE HAENTJENS

Bon, j'ai lu, par exemple,

qui m'a marquée beaucoup, c'est

la lecture d'Antonin Artaud,

des poèmes d'Antonin Artaud.

Ça, je m'en rappelle. William

Faulkner, ç'a été un vrai choc,

Henri Michaux.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était pas de la

lecture légère.


BRIGITTE HAENTJENS

C'était pas de la lecture

légère, mais on dirait que la

passion de l'enseignant en fait

m'a été communiquée. Dans le

fond, je m'intéressais à ça très

tôt. En fait, j'ai toujours

aimé la grande littérature.

Sans aucun snobisme et

j'aime les œuvres.

Me plonger dans une œuvre

complètement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez fait vos études en

théâtre à l'école de mime

Jacques Lecoq à Paris.

L'école de mime, c'est... vous

aviez pas envie de devenir

Marcel Marceau, c'était quoi,

cette école-là?


BRIGITTE HAENTJENS

En fait, c'était pas vraiment

une école de mime non plus.

C'était une école de mouvement.

Je pense que, à l'époque, ça

s'appelait « Mime et mouvement ».

Mais non, non, j'ai aucune

aptitude au mime. J'ai toujours

été très nulle. Quand y avait

des cours de mime, c'est

vraiment affreux. C'est vraiment

une école qui formait des

créateurs et non pas des

interprètes, vous voyez, au

sens classique du mot. Y avait

du monde, des gens du monde

entier. Y avait de toutes les

langues, de toutes les

nationalités puis Lecoq a quand

même aussi généré toutes ces

grandes compagnies de création

des années 70.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que le but c'était de

devenir metteure en scène?


BRIGITTE HAENTJENS

Non... j'avais aucun but

conscient en fait. C'est ça qui

est bizarre. Premièrement, je

savais même pas que c'était un

métier, metteur en scène.

Mais... à mon âge, à mon époque,

en fait, y avait très peu de

modèles féminins. Je pense que

je suis de la première

génération de femmes qui ont

été à l'université, finalement.

Y en avait quelques-unes avant,

mais... c'est vraiment la

première qui a été... qui a eu

des diplômes et tout ça. J'avais

pas de modèles en face de moi.

Y avait peut-être Ariane

Mnouchkine, mais je veux dire,

je savais même pas ce que

c'était. J'imaginais même pas

que c'était possible.

Je sais pas... C'est

comme si les choses se font par

des désirs inconscients qu'on

arrive à nommer plus tard.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien justement, vous êtes née

à Versailles, vous avez étudié

à Paris et là, années 70, à

l'âge de 25 ans, vous quittez

la France pour vous installer

à Ottawa. Qu'est-ce qui vous a

poussée de ce côté-ci de

l'Atlantique?


BRIGITTE HAENTJENS

Bien, ça, c'est pareil. C'est

totalement inconscient, en fait.

C'est une occasion qui a été

saisie puis qui s'adressait même

pas à moi. En fait, c'est une

histoire invraisemblable,

complètement folle, en fait.

Que la vieille amie qui m'a

dit, que j'ai rencontrée sur la

rue un jour, puis qui m'a dit:

« Est-ce que ton chum veut avoir

un poste à Ottawa d'enseignant

au Collège algonquin? » Mais

évidemment, avec le recul, je

vois bien que, dans le fond,

j'avais qu'un désir, c'était de

partir. Mais c'était pas

conscient. C'est-à-dire que

c'était pas: « je veux partir, je

veux aller quelque part ».


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourquoi vous vouliez

partir, vous pensez?


BRIGITTE HAENTJENS

Quand j'analyse avec le

recul, je me dis que c'était

assez difficile pour moi de

faire la vie que je voulais

faire sur la même terre que mon

père, mettons. Pour schématiser.

Quand je dis père, c'est pas

juste la famille, mais c'est

aussi la France avec tout son

carcan, sa rigidité puis c'est

un endroit, quand même, où

j'étouffais, en fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc vous vous êtes retrouvée

à Ottawa fin des années 70.

Comment vous avez trouvé ça?


BRIGITTE HAENTJENS

J'ai trouvé ça atroce.

J'ai pleuré pendant... Parce

que moi, je...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous alliez là avec rien.

Vous, vous n'aviez pas

de projet.


BRIGITTE HAENTJENS

J'avais une malle en fer et

c'est tout. On n’avait rien, on

n’avait pas d'argent. En fait,

c'était très, très mal payé, le

fameux poste au Collège

algonquin. Mais... moi, j'étais

fascinée par la culture

québécoise. J'avais vu les

films québécois. Nous, on était

dans cette génération-là. Quand

on était jeunes, on adorait les

chansonniers, les films. Mais

quand t'arrives à Ottawa, tu te

retrouves vraiment... en

apparence, le premier mois, tu

te retrouves dans un milieu

anglophone. Je trouvais ça

laid, je trouvais ça horrible.

Mais je suis une vraie

Parisienne vivant dans le XIVe

arrondissement. La petite

boulangerie et tout ça. Fait

que là, je trouvais... le

Canadian Tire et tout ça, je

trouvais ça atroce. Au bout

d'un mois, j'ai dit, ça va

faire. Je vais pas passer un

an et demi ici à me morfondre.

Donc j'ai décidé que j'allais

regarder dans le bottin

téléphonique tout ce qu'il y

avait de théâtre dans le mot

« théâtre ». Puis là, j'ai fait le

tour de la ville puis je me

suis ramassée finalement à

l'université d'Ottawa puis...

Tibor Egervari m'a dit: « Pour

connaître du monde, tu devrais

jouer dans un spectacle

d'étudiants ». C'est

ce que j'ai fait. Et avec

notamment Anne-Marie Cadieux

était dans ce spectacle.

(Début extrait vidéo)

[Début information à l'écran]

Douleur exquise

[Fin information à l'écran]


ANNE-MARIE CADIEUX

Brigitte et moi, on s'est

rencontrées... Euh...

quand j'avais 15 ans, puis...

(Fin extrait vidéo)


GISÈLE QUENNEVILLE

Début des années 80.

Maintenant, vous décidez de

quitter Ottawa pour Sudbury.


BRIGITTE HAENTJENS

Oui, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qui vous a attirée

à Sudbury? Si vous trouviez

qu’Ottawa, c'était peut-être pas

la mecque culturelle,

pourquoi Sudbury?


BRIGITTE HAENTJENS

D'abord, premièrement, les

années avaient passé. J'avais

commencé à connaître davantage

le milieu artistique

franco-ontarien. Et ç'a été un

vrai coup de foudre. J'ai

vraiment... j'ai vraiment vécu

un grand amour et il existe

encore pour les

Franco-Ontariens. Puis le

Théâtre du Nouvel-Ontario, à

toute fin pratique, était en

train de mourir, y avait plus

rien, plus de directeur, plus

d'argent, y avait plus

d'entrepôt. Fait que quand on

m'a dit: « Est-ce que ça

t'intéresse? » J'ai dit

oui, mais...

Je sais pas pourquoi vraiment.

Mais... c'était le défi, je

pense, qui me tentait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Brigitte, quand je regarde ici

dans cette salle, je vois

beaucoup d'affiches de vos

spectacles et je vois qu'il y a

un visage qui revient à

plusieurs reprises, c'est celui

d'Anne-Marie Cadieux,

parlez-moi un peu de la relation

que vous entretenez avec cette

comédienne-là.


BRIGITTE HAENTJENS

Je crois qu'on a compté

récemment avec Anne-Marie qu'on

avait fait, c'était notre 12e

spectacle ensemble. Je connais

Anne-Marie depuis très, très

longtemps. Comme je vous ai dit,

je l'ai rencontrée à

l'université d'Ottawa en 1977

je crois puis...

J'ai toujours été fascinée par

cette actrice exceptionnelle

puis qui est aussi un être

d'une grande intelligence

artistique. Donc... je me plais

à la stimuler aussi. Puis à lui

permettre d'explorer des zones

plus obscures, plus... Mais

c'est quelqu'un qui est capable

de plonger très profondément.

Qui... qui prend des risques.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et quand vous pensez à un

spectacle, est-ce que vous

faites des pièces avec elle en

tête dès le début?


BRIGITTE HAENTJENS

Souvent, le projet du

spectacle prend naissance

autour d'un interprète ou même

ça m'arrive de chercher quelque

chose pour cette interprète.

Comme « Molly Bloom » récemment, en

fait. C'était pour Anne-Marie.

Je me suis dit, ah,

ça va lui permettre d'aller

ailleurs, dans des zones plus

lumineuses que celles qu'elle a

fréquentées. Je vais aller là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors Brigitte, on est à

Sudbury, début des années 80,

vous arrivez là pour diriger le

Théâtre du Nouvel-Ontario. Vous

êtes française, vous arrivez à

Sudbury, comment vous

êtes accueillie?


BRIGITTE HAENTJENS

Bien, c'était... au début,

c'était un peu frais parce

qu'il y avait toute une élite

francophone composée de gens de

Radio-Canada et tout ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et très franco-ontarienne,

cette élite-là.


BRIGITTE HAENTJENS

Qui avait quand même des

réserves par rapport à

l'arrivée de gens d'Ottawa qui

se prenaient pour d'autres ou

je sais pas quoi. Y avait comme

une certaine résistance,

mais... j'étais quand même, on

était deux parce que j'étais

là avec Jean-Marc Dalpé. Donc

qui est un vrai Franco-ontarien

de la basse-ville d'Ottawa.

Aussi y avait le côté: « Ah,

vous allez... vous pensez que

vous allez reprendre le Théâtre

du Nouvel-Ontario. En plus,

vous voulez promouvoir la

création. Vous pensez que ça va

marcher. » Y avait ce côté-là.

« Vous vous prenez pour qui? »

De fait, c'était quand même un

travail énorme de repartir le

théâtre. Je sais même pas

comment j'ai fait. Quand je

revois les années, quand je

repense au travail que j'ai

fait dans ces années-là parce

que, à l'époque, je faisais

tout, la comptabilité se

faisait à la mitaine, on créait

des spectacles. J'ai vu qu’en

huit ans, on avait créé 25

spectacles, des nouveaux

spectacles. Puis j'avais plein

de rêves aussi, de faire du

théâtre communautaire,

d'impliquer la communauté

là-dedans, de faire du

développement, je voulais qu'on

s'installe dans un quartier

populaire de Sudbury et tout

ça. En fait, ça s'est gagné

petit à petit, mais ç'a été

quand même pas aisé. Mais on a

travaillé comme des fous.

C'était complètement fou.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez sans doute vécu de

grands moments à Sudbury. Quel

est ou quels sont pour vous les

moments inoubliables de

cette époque-là?


BRIGITTE HAENTJENS

Y en plein en fait. Sinon je

pense qu'il y avait le spectacle

que j'ai monté à Sudbury avec

des gens de la communauté.

C'était une adaptation de

« L'Opéra de Quat'sous » qui se

passait à Sudbury avec

l'opéra... ça s'appelle « L'opéra

du gros cinq cennes ». Je me

rappelle de ça parce que la

première, c'était

extraordinaire, je me rappelle

que tous les interprètes sont

venus chez moi après le

spectacle puis que le lendemain

matin, y en avait qui étaient

encore... je sais pas trop ce

qu'ils ont fait.

C'était une aventure humaine

absolument extraordinaire. Y a

des moments dans le « Moulin à

fleurs » qui étaient absolument

formidables. Et quand je

retourne à Sudbury aujourd'hui,

les gens... ils sont d'une

générosité à mon égard qui est

incroyable. C'est comme si

j'étais née là. Alors je leur

dis toujours, faut pas

exagérer. Mais là, c'est

comme... je trouve ça beau, ça

me touche énormément.

Puis bien sûr, y avait une

proximité avec tous les

artistes franco-ontariens. Pas

juste en théâtre, mais aussi en

poésie, Robert Dixon, Patrice

Desbiens, en musique, bon,

c'était un carrefour quand même.

C'était... c'était des années

merveilleuses.


GISÈLE QUENNEVILLE

Par contre, vous avez décidé

de quitter Sudbury. Je suis

sûre que ça n’a pas été une

décision facile pour vous, mais

qu'est-ce qui vous a poussée à

prendre cette décision-là?


BRIGITTE HAENTJENS

Ah... c'est comme si j'avais

fait le tour du jardin. Là,

j'étais en train de devenir une

notable. Quand il y avait un

Québécois qui disait une

horreur sur les Canadiens

français, c'est toujours moi

qu'on appelait.

(propos en anglais et en français)

Je suis devenue

la token french puis je pense

que j'avais des désirs de faire

des choses qui s'adressent

peut-être à un public

plus large en fait.

Donc c'est un ensemble de

choses, mais c'est ça, je

sentais que j'avais fait ce que

j'avais à faire. Je me disais,

bon, bien, c'est le temps de le

céder à d'autres. Puis le

théâtre du Nouvel-Ontario, il

marchait très, très bien.

Donc... j'étais fière puis...


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors là, vous avez quitté

Sudbury pour vous installer ici,

à Montréal. Vous n'aviez jamais

travaillé à Montréal, vous

n'aviez jamais vécu à Montréal.

Est-ce que ça a été un choc

pour vous d'arriver ici?


BRIGITTE HAENTJENS

Oui, tout à fait, ç'a été

très difficile. En plus, je

n'avais aucun réseau. Parce que

bon, c'est normal, les gens se

connaissent depuis l'école, ils

ont été aux écoles de théâtre

ensemble, moi, j'arrivais, je

débarquais de l'Ontario, autant

dire du néant pour les

Québécois. Donc en plus, j'avais

beaucoup de préjugés aussi sur

les Québécois que je trouvais

à l'époque qu'ils se

comportaient hors Québec de

façon colonisatrice et tout ça.

J'étais bourrée de préjugés,

j'étais très, très défensive.

C'est quand même mon troisième

déracinement en 15 ans. C'était

comme rebâtir tout un monde

autour de moi. C'était dur.

J'en ai bavé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez déjà dit que la

création prend... a besoin d'un

terrain fertile pour se

réaliser. Comment Montréal vous

nourrit de ce côté-là

aujourd'hui?


BRIGITTE HAENTJENS

J'ai créé et entretenu une

relation avec le public, en fait

qui est très, très vivante puis

j'ai essayé que ce lien-là soit

pas juste un lien de

consommation. OK, je

présente un spectacle, vous

achetez un billet et tout ça.

J'accorde beaucoup, beaucoup

d'importance et de soin à la

relation au public puis je tiens

à ce qu’un spectacle, c'est

pas juste le voir, mais c'est

aussi qu'il y ait toutes sortes

de choses qui facilitent

l'accès à l'art et tout ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

En 97, vous avez décidé de

fonder votre propre compagnie,

Sibyllines. C'était important

pour vous de faire ça?


BRIGITTE HAENTJENS

Très important, très important

puis je me rends compte que je

sais pas si j'avais pas fait ça

ce qui serait arrivé. Je sentais

qu’y avaient plein de rêves que

j'avais que la seule façon de

les faire, c'était de les

promouvoir et de les produire

moi-même. Puis j'ai... je

trouve que j'ai vraiment

bien fait de faire ça

parce que... Sibyllines,

ça m'a permis de faire des

choses insensées, quoi. C'est

ça qui est beau.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et là, vous êtes directrice du

Théâtre français du Centre

national des arts, qu'est-ce que

ça, ça vous apporte comme

nouveau défi?


BRIGITTE HAENTJENS

Je trouvais ça beau de pouvoir

en fait redonner à la communauté

ce qu'elle m'a donné aussi.

D'une façon indirecte, peut-être.

Je trouve ça bien cet

aller-retour entre la

discussion avec un public à

Ottawa puis mon travail

artistique, puis je trouve que

c'est riche, quoi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Brigitte, y a quelques

années, vous avez commencé à

écrire et publier finalement.

Parlez-moi un peu de ça.


BRIGITTE HAENTJENS

J'avais le désir de... en

fait, de faire... peut-être

parce que la notion du temps

qui passe puis je m'aperçois,

bon, j'ai 63 ans. Je suis plus

proche de la fin que du début,

en quelque sorte, mais j'ai

dit, j'avais le goût de faire

le point un petit peu sur

certains éléments dont je parle

souvent. Mais de façon brève.

J'ai voulu creuser certains

sujets de ma pratique

artistique. La relation, le

texte, les acteurs, l'espace,

le politique, le féminin, des

choses comme ça, puis en même

temps, j'avais le désir aussi

de mettre ça en relation avec

le... certains éléments de la

biographie en fait. En fait,

c'est une réflexion sur mon

métier que j'espère limpide et

accessible à tous parce que

c'est vraiment mon but. Parce

que c'est quand même difficile,

y a des sujets qui sont très

difficiles à aborder. Parce

qu'en fait, on parle du mystère

de la création.


GISÈLE QUENNEVILLE

Brigitte Haentjens, comment

vous choisissez les pièces ou

les oeuvres que vous

présentez au public?


BRIGITTE HAENTJENS

C'est un peu étrange, c'est

comme tout le reste. Je ne sais

pas, ça procède de quelque chose

qui est beaucoup plus

organique que cérébral.

Y a comme des sortes de chocs

amoureux avec certains textes.

Puis ces chocs-là, je sais pas

de quel ordre ils sont, mais y

a quelque chose qui se produit.

Une sorte de rencontre. Puis

c'est après que je peux

analyser cette rencontre-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il y a des sujets

qui... qui vous interpellent

plus que d'autres?


BRIGITTE HAENTJENS

Oui, certainement. Je

m'aperçois avec le temps que,

bon, tout ce qui est... j'ai

beaucoup exploré tout ce qui

est féminin. J'ai beaucoup

exploré la création féminine

aussi. C'est-à-dire qu'est-ce

qui particularise une femme en

création. Donc, j'ai travaillé

Duras, j'ai travaillé Sylvia

Plath, j'ai travaillé Ingeborg

Bachmann, Sarah Kane,

j'ai travaillé Louise

Dupré. C'est un domaine qui...

a un immense champ mystérieux

pour moi, le féminin. Puis

aussi comment une artiste

féminine arrive à s'identifier,

à s'exprimer, c'est quelque

chose qui me passionne.

(Début extrait vidéo)

[Début information à l'écran]

Douleur exquise

[Fin information à l'écran]

Les propos d'ANNE-MARIE CADIEUX ont été montés de telle sorte que ses phrases sont saccadées.


ANNE-MARIE CADIEUX

Brigitte et moi, Douleur

exquise. Rupture amoureuse.

Brigitte et moi...

Douleur exquise.

Sa rupture amoureuse.

Sophie Calle.

Répéter. Comme c'est toujours

la même histoire.

(Fin extrait vidéo)


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous prenez un texte,

je pense que vous travaillez

beaucoup les textes. Vous

mettez votre main à l'écriture.

Est-ce que c'est quelque chose

qui... qui fait peur en quelque

sorte de transformer quelque

chose qui a déjà été écrit?


BRIGITTE HAENTJENS

Euh... moi en fait, j'ai

besoin de m'approprier un

texte complètement. Le faire

mien. Je dis souvent que

certains des auteurs fétiches

pour moi, comme Koltès ou

Miller, en fait, ou Sylvia Plath,

c'est comme des petits frères,

des petites soeurs.

Ils feraient partie de

ma famille.

En fait, quand je

les mets sur scène, il faut que

leurs mots viennent de moi, en

quelque sorte. J'essaie de les

digérer puis de les restituer.

La vision d'un texte est

toujours très, très subjective.

C'est ça, la mise en scène. Y a

pas d'objectivité d'un texte

même si certains voudraient que

ça soit le cas. Fait que c'est

un long travail d'immersion.

C'est comme... moi, j'appelle

ça du jardinage, aussi. C'est un

peu comme il faut que tu

nourrisses la terre, puis que tu

regardes ce qui sort.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez dit en début

d'entrevue que vous aimez ça

travailler avec des artistes,

avec des comédiens. Est-ce que

vous aimez vous entourer de

personnes que vous connaissez

ou est-ce que vous allez vers

l'inconnu des fois?


BRIGITTE HAENTJENS

Bien, c'est un peu un mélange

des deux parce qu'il y a des

relations qui se sont nouées

avec le temps. Par exemple, avec

une scénographe comme Anick La

Bissonnière avec qui ça

fait 18 ans qu'on travaille

ensemble. C'est pas parce que

c'est familier. C'est juste

parce que... le dialogue est

juste, vous voyez. C'est juste

que c'est très, très difficile

de rencontrer quelqu'un et de

s'entendre dans le sens de se

comprendre quand même sur ce

que sont nos sensibilités. C'est

pas dans un esprit de

complaisance. C'est plutôt

l'inverse parce que de toute

façon, quand on connaît

quelqu'un depuis très longtemps,

on a toujours peur de le

décevoir, vous voyez. On ne

peut plus raconter ses vieilles

histoires. Comme je disais

tantôt, les gens que j'aime, en

fait, je suis quelqu'un de

très, très fidèle. Donc...

a priori, je ne suis pas

attirée par la nouveauté, mais

y a des gens qui me sollicitent

parce qu'ils ont quelque chose

d'unique en eux comme certains

interprètes vers qui je reviens

constamment parce que je les

trouve fascinants

tout simplement.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum. En tant que metteure

en scène, à un moment donné, il

faut donner ce spectacle que ce

soit aux comédiens, que ce soit

au public. Est-ce que c'est

difficile de lâcher prise et de

céder le spectacle au public?


BRIGITTE HAENTJENS

En fait...

Oui, ça l'est. Je pense que ça

l'est pour tout le monde. C'est

ça qui est la contradiction de

ce métier puisqu'on le fait

pour le public. Mais en

même temps, c'est-à-dire que ce

qui est difficile, c'est que

tout d'un coup, notre regard

qui était le seul valide en

fait, qui était le regard

auquel tout le monde se

référait, il se trouve...

éclipsé par le regard des

autres. Mais en même temps,

c'est une joie aussi que le

public prenne cette chose et la

fasse sienne. Mais je pense que

oui, c'est un moment un peu

douloureux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et de nos jours, quand y a

tellement d'offres de produits

culturels, est-ce que vous

sentez que le public est

toujours au rendez-vous

pour le théâtre?


BRIGITTE HAENTJENS

Il est là, mais...

disons que la façon de le

rejoindre est de plus en plus

difficile. C'est plutôt ça.

Moi, je pense que les gens sont

là, mais, par exemple, du fait

qu'on ne parle plus d'art nulle

part dans les médias, mais bien

de consommation culturelle,

c'est moins invitant pour le

public, en fait. Mais quand il

vient, quand il vit l'expérience

théâtrale, il est toujours

aussi bouleversé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez conquis l'Ontario

français, Montréal, le Québec,

est-ce que vous songez des fois

à rentrer chez vous en France

où il y a un plus grand bassin

culturel? Parce que la France

que vous avez quittée n'est

sûrement pas la France qui

existe en ce moment?


BRIGITTE HAENTJENS

Y a des choix à faire quand

même dans la vie. Moi, j'ai

fait le choix de m'inscrire

quelque part. J'ai fait le

choix de m'adresser à des gens.

Évidemment, c'est incompatible

avec une carrière internationale

qui serait plus déshumanisée

pour moi. Ça m'intéressait pas

vraiment, en fait, à part pour la

gloire, bon. Je dis pas que des

fois, ça me travaille pas. Dans

le fond de mon cœur, je me

dis, mon Dieu, ça serait quand

même le fun dans la cour

d'honneur à Avignon. Ça me

passe par la tête. Ça serait

comme la reconnaissance

suprême. Mais en fait, je me

vois pas revenir en France, je

pense que ça serait horrible.

J'aurais un sentiment d'échec

en fait. Avoir passé 40 ans

ici, avoir vécu tout ce que

j'ai vécu, avoir cette relation

avec les gens, avec les

communautés puis... repartir,

ça serait bizarre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre accent a changé au fil

des ans.


BRIGITTE HAENTJENS

Sûrement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez l'accent français,

mais y a un petit quelque chose

de québécois là-dedans.


BRIGITTE HAENTJENS

Quand je suis paquetée, je

suis encore plus... même je suis

capable de sacrer aujourd'hui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien, on va peut-être aller

chercher une bouteille de vin.

Qu'est-ce que vous en dites?

Brigitte Haentjens,

merci beaucoup.


BRIGITTE HAENTJENS

Merci à vous.

(Générique de fermeture)

Épisodes de Carte de visite

>Choisissez une option de filtrage par âge, fiction, ou saison

  • Catégorie Saison
  • Catégorie Documentaire
  • Catégorie Reportage

Résultats filtrés par