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Vidéo transcription

La ronde

Une histoire d’amour enchevêtrée entre onze personnages présentée sous forme de tableaux par un meneur de jeu qui apparaît sous les aspects les plus divers dans un décor irréel qui tient de la scène de théâtre et du plateau de cinéma.



Réalisateur: Max Ophüls
Acteurs: Gérard Philipe, Simone Signoret, Danielle Darrieux
Année de production: 1950

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Début générique d'ouverture


Titre :
La Ronde


Fin générique d'ouverture


Un homme marche dans les rues désertes d'une ville durant la nuit. Il parle tout seul, lentement, d'un air songeur. Il s'agit du meneur de jeu.


LE MENEUR DE JEU

Et moi?

Qu'est-ce que je suis

dans cette histoire?

La Ronde...

L'auteur?


Le meneur de jeu monte les escaliers d'une place publique et il se retrouve sur une scène de théâtre extérieure. Des rideaux sont installés devant un grand décor de ville.


LE MENEUR DE JEU

Le compère?

Un passant?

Je suis vous.

Enfin, je suis n'importe

quel d'entre vous.


Le meneur de jeu fait tranquillement les cent pas devant le décor de théâtre.


LE MENEUR DE JEU

Je suis...

l'incarnation

de votre désir.

De votre désir

de tout connaître.

Les hommes ne connaissent jamais

qu'une partie de la réalité.

Et pourquoi?

Parce qu'ils ne voient

qu'un seul aspect des choses.

Moi, je les vois tous.

Parce que je vois...

en haut.

Et cela me permet

d'être partout à la fois.

Partout.

Mais, où sommes-nous ici?

Sur une scène?


Le meneur de jeu descend les escaliers de l'autre côté de la scène et il passe devant de l'équipement d'éclairage.


LE MENEUR DE JEU

Dans un studio?

On ne sait plus.

Dans une rue.


Le meneur de jeu continue son chemin et nous voyons la ville derrière lui. Continuant son chemin, il nous laisse voir la Hofburg, les appartements impériaux de Vienne.


LE MENEUR DE JEU

Ah! Nous sommes à Vienne.

1900.

Changeons de costume.


Le meneur de jeu arrive près d'une patère dans la rue. Il y pose son imperméable pâle pour revêtir un imperméable plus foncé qui y était suspendu. Il revêt également un chapeau haut de forme et il s'empare d'une canne. LE MENEUR DE JEU reprend ensuite son chemin.


LE MENEUR DE JEU

1900.

Nous sommes dans le passé.

J'adore le passé.

C'est tellement plus reposant

que le présent.

Et tellement plus sûr

que l'avenir.

Voilà le soleil.


Le jour se lève et nous entendons les oiseaux gazouiller.


LE MENEUR DE JEU

Le printemps.

Vous sentez bien

au parfum de l'air

qu'il n'est

que question d'amour.

N'est-ce pas?

Pour que l'amour commence

sa Ronde, que manque-t-il?

Une valse?

Voici la valse.


Le meneur de jeu arrive près d'un carrousel atypique. En plus des chevaux de bois, le carrousel se compose d'éléments ménagers, comme des lampes, un escabeau, une baignoire, ainsi que d'autres objets comme un vélo et un lampadaire. Il continue son monologue en faisant le tour du carrousel.


LE MENEUR DE JEU

La valse tourne.

Le carrousel tourne.

Et la Ronde de l'amour

peut tourner aussi.

(Chantant)

♪ Tournent tournent ♪

♪ Mes personnages ♪

♪ La Terre tourne

jour et nuit ♪

♪ L'eau de pluie

se change en nuage ♪

♪ Et les nuages retombent

en pluie ♪

♪ Femme honnête ♪

♪ Grisette tendre ♪

♪ Aristocrate ou bien soldat ♪

♪ Quand l'amour ♪

♪ Vient les surprendre ♪

♪ Tous dansent d'un même pas ♪

♪ Maintenant la Ronde commence ♪

♪ C'est l'heure calme ♪

♪ Où meurt le jour ♪

♪ Regardez la fille s'avance ♪


Le jour se couche. Les lampes du carrousel s'allument.


LE MENEUR DE JEU

♪ Voici la Ronde de l'amour ♪

♪ C'est elle ♪

♪ La Ronde de l'amour ♪


UNE VOIX FÉMININE

Tu viens, mon grand?


La voix est celle de LÉOCADIE et elle provient du carrousel. En tournant, celui-ci amène LÉOCADIE près du meneur de jeu.


LE MENEUR DE JEU

Non, non. Il y a

erreur, madame.


LÉOCADIE

Madame? Vous vous foutez

de moi?


LE MENEUR DE JEU

Moi, je me fous de personne.


LÉOCADIE

Alors, tu viens

ou tu viens pas?


Le meneur de jeu s'approche de LÉOCADIE et lui prend le bras doucement pour l'aider à descendre du carrousel.


LE MENEUR DE JEU

Je ne suis pas dans le jeu.


LÉOCADIE

Le jeu?


LE MENEUR DE JEU

Je mène la Ronde.

Vous comprenez?

Et c'est par vous

qu'elle va commencer.

Alors, placez-vous... là.

(Pointant la rue plus loin)

Au coin de la rue, voulez-vous?


LÉOCADIE s'éloigne. Nous entendons le son d'un clairon.


LE MENEUR DE JEU

Vous entendez?


LÉOCADIE

(Se retournant)

Oui, c'est les soldats.

Encore des militaires.


LE MENEUR DE JEU

Il y a toujours

des militaires.

Mais le vôtre, c'est le sixième.


LÉOCADIE

Il sera comme les autres.


LE MENEUR DE JEU

Oui, mais dans un instant,

il va vous accompagner.

Bonsoir, madame.


LÉOCADIE

(S'éloignant)

Bonsoir.


Le meneur de jeu retourne près du carrousel. Nous entendons une alarme stridente. Le meneur de jeu s'adresse à la caméra.


LE MENEUR DE JEU

(Faisant la révérence)

La fille et le soldat.


Nous nous retrouvons en soirée près d'un mur contre leque se tient LÉOCADIE. Des soldats passent devant elle. Certains se retournent pour la regarder. L'un d'eux passe en fumant sa pipe, sans regarder LÉOCADIE.


LÉOCADIE

Tu viens, beau blond?


FRANZ, le soldat se retourne.


LÉOCADIE

Tu veux pas venir?


FRANZ

C'est moi le beau blond?


LÉOCADIE

Qui veux-tu que ce soit?

J'habite tout près.

Viens te réchauffer.

Le temps est frais en ce moment.


FRANZ

(S'éloignant)

J'ai pas le temps. Il faut

que je rentre aux quartiers.


LÉOCADIE

(Rattrapant FRANZ)

Il est toujours trop tôt

pour rentrer aux quartiers.

Viens chez moi,

il fait meilleur.


FRANZ

(Énervé)

Ah, ça, sûrement!


LÉOCADIE

(Suivant FRANZ)

Chut, pas si fort. Il y a

des poulets dans le coin.


FRANZ

Tu rigoles?

Les poulets,

on leur coupe le cou.


LÉOCADIE

Tu es bagarreur?


FRANZ

Un peu.


LÉOCADIE

Viens, je t'emmène.


FRANZ

J'ai pas l'argent.


LÉOCADIE

J'ai pas besoin d'argent.


FRANZ

T'as pas besoin d'argent?

T'es la fille à Rothschild?


LÉOCADIE

Non, mais...

c'est les civils qui casquent.

Pour les gars comme toi,

c'est gratuit!


FRANZ

(S'arrêtant)

Gratuit?


LÉOCADIE

Oui.


FRANZ

Ça doit être toi

dont Michel m'a parlé.


LÉOCADIE

Je connais pas de Michel.


FRANZ

Mais si, rappelle-toi, au

Café de la Schiffsgasse.

Tu l'as amené chez toi.


LÉOCADIE

Eh bien, j'en ai emmené

quelques-uns, au Café

de la Schiffsgasse.


FRANZ

(Rebroussant chemin)

Allez, on y va,

mais grouillons-nous.


LÉOCADIE

Ah, t'es pressé maintenant

que c'est à l'oeil!

Embrasse-moi quand même!

C'est meilleur quand

on a le béguin.


FRANZ

(Faisant signe à LÉOCADIE de le suivre)

Allez, allez.


Nous entendons au loin le son d'un clairon. LÉOCADIE suit FRANZ.


LÉOCADIE

Ça fait longtemps

que t'es en service?


FRANZ

Je vais pas te raconter

ma vie, maintenant, non?

Où est-ce que tu demeures?


LÉOCADIE

Ah, c'est à dix minutes

en marchant bien.


FRANZ

Tu m'as dit tout près.


LÉOCADIE

C'est pas loin

quand on se plaît.


FRANZ

(Hésitant)

Tu me plais bien,

mais c'est loin quand même.


FRANZ rebrousse chemin.


LÉOCADIE

(Suivant FRANZ)

Écoute...

Viens me voir demain,

en sortant du quartier.


FRANZ

C'est ça, oui.

Donne-moi ton adresse.


LÉOCADIE

Oh, et puis

non, tu viendras pas.


FRANZ

Puisque je te le dis!


LÉOCADIE

Écoute...

Si c'est trop loin chez moi...

(Prenant la main de FRANZ)

Viens par là.


FRANZ

Hein?


LÉOCADIE

Allez!


FRANZ

(Suivant LÉOCADIE)

Tu connais des

drôles de trucs, toi!


LÉOCADIE guide FRANZ vers des escaliers menant au bord de l'eau, sous les rues de la ville.


FRANZ

Où est-ce qu'on est?


LÉOCADIE

T'en fais pas. C'est très

tranquille et il passe

jamais personne.


FRANZ

Ça m'adonne pas, par ici.


LÉOCADIE

Moi, ça m'adonne partout.

Viens!


FRANZ

Qu'est-ce

qu'on perd comme temps!


LÉOCADIE

Attention à la flotte, hein!

Il y a pas pied par ici.

C'est le coin des suicidés!


FRANZ

T'es une petite marrante, toi.


LÉOCADIE

On va trouver un banc, là-bas.

On a pas besoin de banc.

On est pas dans le monde.


FRANZ

Toi, alors...


LÉOCADIE

Pas vrai?


FRANZ

(Enlaçant FRANZ)

C'est un gars

comme toi que je voulais.


FRANZ

Penses-tu!

J'ai le caractère jaloux.


FRANZ embrasse LÉOCADIE. Le couple se cache contre un mur dans un petit corridor souterrain.


Le meneur de jeu, déguisé en soldat, joue de fausses notes au clairon sur la rue plus haut.


LE MENEUR DE JEU

(S'adressant à la caméra)

Pardon.

C'est mon premier déguisement.


Le meneur continue à jouer de son clairon.


Deux soldats arrivent sur la rue en passant par-dessus un mur de pierres qui donne sur celle-ci.


SOLDAT 1

Ça va avec cette musique! Ça

fait 20 fois que tu recommences!


SOLDAT 2

Qui c'est cet oiseau?


SOLDAT 1

Je l'ai jamais vu!

Il est sûrement rempilé.


SOLDAT 2

Tu as pas vu Franz?

Il a mes éperons.


SOLDAT 1

Franz, s'il est pas encore là,

tu penses bien, il est...

Il est occupé.


Les soldats s'éloignent rapidement.


LE MENEUR DE JEU

(Se parlant à lui-même)

Oh oui, occupé.

Si ça se prolonge un peu trop...


Le meneur de jeu recommence à jouer de son clairon.


De retour plus bas avec FRANZ et LÉOCADIE. FRANZ boutonne son imperméable et s'éloigne de LÉOCADIE en direction des escaliers.


LÉOCADIE

Ne cavale pas comme ça!


FRANZ

T'entends pas, non?

Je vais écoper de quatre jours.


LÉOCADIE

Dis-moi au moins

comment tu t'appelles.


FRANZ

Qu'est-ce que ça changerait?


LÉOCADIE

Moi, c'est Léocadie.


FRANZ

(Montant les escaliers)

Tu parles d'un drôle de nom.


LÉOCADIE

T'as pas une cigarette

au moins pour dire au revoir?


FRANZ

Non, j'en ai plus,

puis il faut que je me grouille.

Bonne nuit!


LÉOCADIE

(Se parlant à elle-même)

Bonne nuit...

Bien mince, alors...

(Criant vers FRANZ qui s'éloigne)

Ce serait joli, ma nuit, s'il y

avait que des paumés comme toi!

Va donc, hé, radin!

Salaud! Non mais, regardez-le

se cavaler. Regardez-le!

Salaud! Vas-y, fous le camp!

Quel salaud!

Même pas une cigarette!


LÉOCADIE continue de pester contre FRANZ. En haut, FRANZ passe par-dessus un mur de pierres pour arriver sur la rue. Le meneur de jeu est assis plus loin.


LE MENEUR DE JEU

Une minute de plus

et la Ronde s'arrêtait.

(S'adressant à FRANZ)

Dépêchez-vous, mon vieux!

Vous allez écoper.


FRANZ

Qu'est-ce que ça peut

te foutre à toi?


LE MENEUR DE JEU

Il faut pas que vous soyez

privé de sortir samedi,

mon petit ami.


FRANZ

(S'éloignant)

Oh, ça va!


LE MENEUR DE JEU

Et filez!


FRANZ s'éloigne à la course.


LE MENEUR DE JEU

(S'adressant à la caméra)

Le soldat rentre à la caserne,

mais il ressort

le samedi.

Il va danser

sous les lanternes

et il rencontre

Mlle Marie.


Nous nous retrouvons dans une salle de bal où des gens dansent la valse. FRANZ danse avec MARIE. Il la prend par le bras et le couple sort sur la terrasse et passe devant un couple qui s'embrasse sur un banc.


LA DAME

Et dire que la première fois, je ne

voulais pas. Tu te rappelles?


L'HOMME

C'est pas ma faute à moi,

si tu es si mignonne.


MARIE et FRANZ s'éloignent vers un parc.


FRANZ

Ah, Mlle Marie...

Que le diable m'emporte si

vous n'étiez pas la plus

charmante, ce soir.


MARIE

Vous les avez

donc toutes tâtées?


FRANZ

Non, ça on se rend meneur de jeu.

On peut comparer.


MARIE

Je crois que vous aimez

bien comparer.

Vous l'avez fait danser

plus souvent que moi.

La blonde avec la figure

de travers.


FRANZ

Vous croyez?


MARIE

Cinq fois.

J'ai compté.

Même que je me disais...


FRANZ

Quoi?


MARIE

Même que je me disais:

C'est drôle qu'il aime autant

danser avec une fille qui a

la figure de travers.


FRANZ

Oh, c'est une relation

d'un de mes copains.


MARIE

Le brigadier

qui a la moustache en cran?


FRANZ

Non, le civil

qui a la voix cassée.


MARIE

Ça ne prouve rien.


FRANZ

Si, pour moi, c'est sacré.

Vous ne me connaissez pas.

Si on s'asseyait

sur ce banc, Mlle Marie?


MARIE

Oh non. Il fait trop noir ici.


FRANZ

N'ayez pas peur,

je suis avec vous.


MARIE

Justement.


FRANZ

On devrait se tutoyer.

Il y a rien de tel

pour se mettre en confiance.


MARIE

Nous ne nous connaissons pas

depuis assez longtemps.


FRANZ

Il y a des gens mariés

qui se tutoient toute leur vie

et qui se connaissent pas mieux

que nous. Tenez, voilà un banc.


FRANZ et MARIE pressent le pas vers un banc du parc. Un autre couple arrive en même temps. La DAME s'assoit.


LA DAME

Gagné!


L'HOMME

Je regrette.


FRANZ

Tiens donc! Je vous en prie.


FRANZ et MARIE poursuivent leur promenade.


FRANZ

Voilà encore un banc.

On va s'asseoir un peu.


MARIE

Mais alors, sois sage.


FRANZ

Oui.


MARIE

Tu promets? Tu promets?


Le couple s'embrasse.


Nous retrouvons le couple un peu plus tard sur leur chemin de retour. FRANZ s'arrête subitement et rebrousse chemin.


FRANZ

Oh! Attends!

(S'adressant à un homme qui embrasse une femme sur le banc)

Dites-moi, mon vieux.


L'homme se retourne. FRANZ voit alors son grade.


FRANZ

Oh, pardon, brigadier.


LE BRIGADIER

Qu'est-ce qu'il y a?


FRANZ

Je crois que j'ai dû oublier

mon sabre sur le banc.


LE BRIGADIER

Votre sabre?

(Prenant le sabre à côté)

Le voilà. Et tâchez

de vous rappeler à l'avenir

qu'un soldat ne doit jamais

se séparer de son sabre.


FRANZ

(Prenant son sabre)

Euh... Je m'en suis séparé

qu'un petit quart d'heure.


LE BRIGADIER

(Énervé)

Même un petit quart d'heure!

Un sabre, c'est un sabre!

Allez! Et que je ne vous

y reprenne pas, hein!


FRANZ s'éloigne.


LA DAME

Ce que tu es autoritaire!


LE BRIGADIER

C'est comme ça qu'on

mène les hommes.

(Prenant un ton amoureux)

Pour ce qui est

des jolies femmes...


Le brigadier embrasse la femme. Son sabre le gêne dans ses mouvements.


LE BRIGADIER

(Retirant son sabre de son fourreau)

Oh... Ce sabre...


FRANZ rejoint MARIE plus loin.


MARIE

Qu'est-ce que tu as?


FRANZ

Rien, j'agrafe mon sabre.


MARIE

Franz...


FRANZ

Qu'est-ce qu'il a fait, Franz?


MARIE

Tu es un méchant garçon.


FRANZ

Ah oui?


MARIE

Tu m'aimes?


FRANZ

(Pressant le pas)

Oui, oui, bien sûr.


MARIE

Où cours-tu comme ça?


FRANZ

Bien, on retourne.


MARIE

Où ça?


FRANZ

Bien, là-bas.

Il n'y a plus aucune raison

de rester à flâner

dans le parc, maintenant.


MARIE

Dis, Franz, c'est vrai

que tu m'aimes?


FRANZ et MARIE arrivent près de la salle de bal.


FRANZ

Tu entends la musique?


MARIE

Ça y est, tu veux

encore danser.


FRANZ

Pourquoi pas?


MARIE

Mais je ne peux pas,

je suis obligée de rentrer.

Je vais déjà me faire rattraper.

La patronne est comme ça. Elle

voudrait qu'on sorte jamais.


FRANZ

Si t'es obligée, faut rentrer.


MARIE

Je pensais que

vous me raccompagneriez...


FRANZ

(Allumant sa pipe)

Hein? Que je te raccompagne?


MARIE

C'est si triste de faire

le chemin toute seule.


FRANZ

Ah oui, bien sûr.

Où est-ce qu'ils

demeurent, tes patrons?


MARIE

La Porzellanganse.


FRANZ

Ah, mais c'est sur mon chemin.

Mais seulement, je veux pas

rentrer tout de suite.

J'ai envie de faire

encore la boum.

(Marchant vers la salle)

J'ai la permission de minuit,

tu comprends.


MARIE

(Suivant FRANZ)

Je comprends très bien.

C'est le tour de la blonde

avec la figure de travers.


FRANZ

Moi, je trouve pas qu'elle ait

tellement la figure de travers.


FRANZ et MARIE croisent un vendeur de ballons.


FRANZ

Non merci, mon vieux.


MARIE

Les hommes sont dégoûtants.

Franz, je t'en prie,

ne danse plus ce soir.

M. Franz...

restez encore un peu avec moi.


FRANZ

Écoute, si tu veux m'attendre,

assieds-toi là et je reviens

te chercher tout à l'heure.

Tu as soif? Garçon!

Un demi pour madame, picolo.


FRANZ laisse MARIE sur la terrasse et il entre dans la salle de bal.


FRANZ

Un demi pour madame!


MARIE reste seule un moment et affiche un air très triste. Un soldat s'approche d'elle.


LE SOLDAT

Mademoiselle?


MARIE

Non merci. Je ne danse plus, ce soir.


LE SOLDAT

(S'éloignant)

Pardon.


Le meneur de jeu s'approche. Il tape doucement sa canne contre le dossier de la chaise de MARIE pour attirer son attention. Il est vêtu d'un habit chic.


MARIE

Je ne vous connais pas.

Qui êtes-vous?


LE MENEUR DE JEU

Personne.

C'est-à-dire n'importe qui.


MARIE

Que voulez-vous?


LE MENEUR DE JEU

Vous inviter à faire

une petite promenade.


MARIE se lève et commence à suivre le meneur de jeu.


MARIE

Mais il faut que je rentre.


LE MENEUR DE JEU

Je sais. Malheureusement,

on va vous mettre à la porte.

Pour être sortie le soir,

sans permission.


MARIE

Alors, il faudra que je trouve

une autre place, n'est-ce pas?


LE MENEUR DE JEU

(Se faisant rassurant)

Vous la trouverez.

(Attrapant un ballon et le donnant à MARIE)

Faites-moi confiance.


Le meneur de jeu et MARIE se retrouvent soudainement dans une pièce en désordre.


LE MENEUR DE JEU

Une place comme une autre,

ni mieux ni plus mal.

Et je sais que d'ici deux mois,

le sort sera très gentil

pour vous.


MARIE

Où m'avez-vous emmenée?

Où sommes-nous?


LE MENEUR DE JEU

Nous sommes en train de faire

une petite promenade

dans le temps.


MARIE

Deux mois!

C'est loin, juillet.


Le meneur de jeu et MARIE continuent de marcher. La pièce n'est plus en désordre et MARIE n'a plus ses vêtements de bal. Elle est vêtue d'un uniforme de femme de ménage.


LE MENEUR DE JEU

Mais non.

Vous y êtes déjà.

Regardez-vous.


MARIE

(Regardant son uniforme)

Oh! C'est vrai.


Le meneur de jeu et MARIE continuent de marcher. Ils ne sont plus dans une pièce, mais sur une rue devant un immeuble.


LE MENEUR DE JEU

Mais oui.

Et voilà! Voilà la maison.

Montez l'escalier.

Allez. C'est votre nouvelle place.

Allez-y.


MARIE

Mais monsieur...

vous êtes sûr?


LE MENEUR DE JEU

Eh oui.


MARIE

Vraiment?


LE MENEUR DE JEU

Oui, j'en suis sûr. Allez.

Courage.


MARIE

(Se tournant vers le meneur de jeu)

Vous n'allez

pas me laisser seule?


LE MENEUR DE JEU

Si, mademoiselle. Il le faut.

Mais ne craignez rien.

Votre soldat va être beaucoup

plus gentil pour vous.


MARIE

Au revoir!


LE MENEUR DE JEU

Espérons que ce ne sera pas

trop tard.


MARIE sonne à la porte de l'appartement du haut. Le meneur de jeu redescend l'escalier.


LE MENEUR DE JEU

(Chantant)

♪ Tournent tournent ♪

♪ Mes personnages ♪

C'est lui qui t'aime maintenant.


Le meneur de jeu s'éloigne de la maison et se retrouve non pas sur la rue mais dans une pièce où un orchestre accompagne ses propos de musique classique.


LE MENEUR DE JEU

Mais ton coeur

peut être volage

préférera

un autre amant.

♪ Ti li li li li ♪

♪ Un autre ♪

♪ Amant ♪


Le meneur de jeu s'arrête près du piano. Il écrit le titre de la prochaine scène sur une claquette de cinéma.


LE MENEUR DE JEU

(Contournant une musicienne)

Pardon, mademoiselle.

(Montrant la claquette)

La femme de chambre et

le jeune homme.


Nous nous retrouvons avec MARIE. Elle est assise à une table dans l'appartement luxueux. Elle lit une lettre de FRANZ et entend sa voix en la lisant.


LA VOIX DE FRANZ

"Chère Mlle Marie.

J'ai bien reçu

votre nouvelle adresse.

Je suis content

que vos nouveaux

patrons soient gentils.

Et quel âge a le fils

de la maison?


Nous voyons dans une autre pièce ALFRED, un jeune homme, qui lit couché sur un divan. MARIE poursuit sa lecture.


LA [VOIX DE FRANZ:]

"Je vous ai rencontrée, hier,

en revenant du champ

de manoeuvre.

Je vous ai fait un signe, mais

vous ne m'avez pas répondu.

Est-ce que c'était exprès?

Ou est-ce que

vous ne m'avez pas vu?"


MARIE

(Écrivant)

"Cher M. Franz.

J'ai tout mon temps pour vous

écrire, cet après-midi.

Car Monsieur et Madame

sont à la campagne.

Votre lettre m'a fait

un très grand plaisir."


LA VOIX DE FRANZ

"Et quel âge

a le fils de la maison?"


MARIE paraît embêtée. Elle entend une sonnette provenant d'une autre pièce. Elle arrête d'écrire et se lève. Elle cogne à la porte d'une pièce.


ALFRED

Entrez!


MARIE

M. Alfred a sonné?


ALFRED

Oui, Marie. Oui, j'ai sonné.

Qu'est-ce que je voulais

donc vous demander?

Ah oui, voulez-vous baisser

les jalousies, s'il vous plaît?

Comme ça, il fera moins chaud.


MARIE fait ce qu'on lui demande.


MARIE

Monsieur Alfred a bien du courage.

Travailler par ce beau temps.


MARIE s'apprête à sortir de la pièce.


ALFRED

Marie?


MARIE

Oui, M. Alfred?


ALFRED

Euh... Mlle Marie,

apporte-moi

un grand verre d'eau.


MARIE

(S'éloignant)

Bien, monsieur.


ALFRED

Marie?


MARIE

M. Alfred?


ALFRED

Laissez-la couler pour qu'elle

soit bien fraîche, n'est-ce pas?


MARIE s'éloigne. ALFRED se remet au travail. MARIE amène son verre d'eau à ALFRED.


ALFRED

Ah! Merci.


ALFRED prend une grande gorgée et redonne le verre à MARIE qui le reprend tout doucement.


ALFRED

Pourquoi tremblez-vous?

Attention au verre, voyons.

Euh... Quelle heure

peut-il être?


MARIE

Près de 5h, M. Alfred.


ALFRED

Ah, déjà.

(Faisant signe à MARIE de s'éloigner.)

C'est bien, merci.


MARIE sort de la pièce. ALFRED se lève. Il a l'air nerveux. Il active de nouveau la sonnette et se réinstalle sur son divan.


MARIE

(Entrant dans la pièce)

Oui, M. Alfred?


ALFRED

Euh... Dites-moi, Marie,

on n'a pas sonné à la porte?


MARIE

Non, monsieur.

M. Alfred attend quelqu'un?


ALFRED

Oui, le Pr Schueller.

Vous connaissez?


MARIE

C'est le monsieur

avec la barbe

qui est venu avant-hier?


ALFRED

Oui, c'est... Il vient

deux fois par semaine.

Vous verrez à 5h.

Il vient me donner des leçons

de français pour l'examen.

Quelle heure est-il?


MARIE

4h45, monsieur.


ALFRED

Oui.

Remarquez, il a toujours

un peu de retard.


MARIE s'apprête à s'éloigner.


ALFRED

Marie?


MARIE

M. Alfred?


ALFRED

Venez.


MARIE s'approche doucement de ALFRED.


ALFRED

Plus près.


MARIE s'approche très près de ALFRED qui est toujours assis.


ALFRED

Non. Je croyais...


MARIE

Qu'est-ce

que monsieur croyait?


ALFRED

Rien, c'est...

votre corsage.


MARIE

Qu'est-ce qu'il a mon corsage?

Il ne plaît pas à monsieur?


ALFRED

Ah si! Si, il est...

(Timide)

Il est bleu, hein?


MARIE

Oui.


ALFRED

Oui, c'est un corsage bleu.


MARIE

Si, c'est un corsage bleu.


ALFRED

Oui... Ah ça, vous...

Vous vous habillez

très, très gentiment.


ALFRED se lève subitement. Il abaisse les bretelles du tablier de MARIE et pose ses mains sur ses épaules.


ALFRED

Vous avez pas chaud?


MARIE

(Langoureusement)

Il fait trop clair.


ALFRED

Vous avez raison, Marie.

Il fait trop clair.

Remarquez, vous n'avez pas

à vous gêner à cause de moi.

(Fermant les volets de la fenêtre)

D'ailleurs, vous n'avez pas

à vous gêner avec personne.

Jolie comme vous l'êtes.

(S'approchant de MARIE)

Oh Marie, Marie...

Vos cheveux sentent si bon.


MARIE

Oui, monsieur.


ALFRED

(Allant fermer les rideaux d'une autre fenêtre)

Vous savez,

je vous ai déjà vue...

Un soir, j'étais rentré

bien tard, alors je...

je suis passé par la cuisine

pour chercher de l'eau et...


ALFRED repasse près de MARIE. Il va ensuite fermer d'autres volets de la pièce. Il agit et parle très nerveusement.


ALFRED

Et la porte de votre chambre

était ouverte, alors j'ai...

j'ai vu...

J'ai vu des tas de choses,

en fait.

Euh...

Vous avez la peau rudement

blanche.


MARIE

Si quelqu'un sonnait?


ALFRED

On... n'ouvrirait pas.

On n'ouvrirait pas.


De l'extérieur de la maison, nous voyons ALFRED fermer les derniers volets.


Un homme s'approche de l'immeuble et s'apprête à monter les escaliers. Le meneur de jeu, assis sur une terrasse non loin de là, fume au narguilé en lisant le journal.


LE MENEUR DE JEU

(Interpelant l'homme)

Où allez-vous, monsieur?


L'HOMME

Au troisième, mon ami.


LE MENEUR DE JEU

Je regrette, monsieur.

Ces messieurs dames sont

à la campagne.


L'HOMME

Je sais, mon ami. Mais c'est

leur fils que je viens voir.


LE MENEUR DE JEU

Il n'est pas là, monsieur.


L'HOMME

Mais mon ami, vous

vous trompez.

Ce jeune homme m'a fait savoir

qu'il n'accompagnait pas ses

parents à la campagne.


LE MENEUR DE JEU

Il a dû changer d'avis,

monsieur.


L'HOMME

(Montant les escaliers)

Mais non! Il m'attend

pour sa leçon de français.


LE MENEUR DE JEU

(Se parlant à lui-même)

Vous croyez?


L'HOMME

(Se retournant)

Mais d'abord, qui êtes-vous?


LE MENEUR DE JEU

Vous ne pouvez pas me

connaître. Je suis tout nouveau.


L'HOMME

Nouveau?


LE MENEUR DE JEU

Oui.

Et je vous affirme, monsieur,

qu'il n'y a personne là-haut.

D'ailleurs, vous pourrez le voir

en passant. Les volets sont

sûrement fermés.


L'HOMME

(Redescendant les escaliers)

Merci, mon ami. Vous m'évitez

de monter trois étages

pour rien.


LE MENEUR DE JEU

Ne me remerciez pas, monsieur

le professeur. C'est pour

qu'elle continue à tourner.


L'homme s'éloigne.


L'HOMME

(Se retournant soudainement)

À tourner? Qui ça?


LE MENEUR DE JEU

La Ronde,

monsieur le professeur.


L'HOMME

(S'éloignant)

Ah oui.

(Hésitant, puis se retournant)

La Ronde?


LE MENEUR DE JEU

Oui, monsieur le professeur.


Nous retrouvons plus tard MARIE qui ouvre les volets. ALFRED boutonne sa chemise.


ALFRED

Je suis sûr qu'on a sonné.

Ah, je suis sûr qu'on a sonné.

(Autoritaire)

Allez voir.

(S'adoucissant)

Euh, va voir.


MARIE sort de la pièce, puis revient.


ALFRED

Alors?


MARIE

Alors, rien.

Il est sûrement pas venu.


ALFRED

Ah!

Ça, c'est la providence.

Voilà, je vais faire un tour.

J'ai envie de... de marcher,

et de respirer.

Ah, j'ai dix ans de plus.


MARIE

Bonne promenade, M. Alfred.


ALFRED

Euh... Tu m'en veux pas, non?


MARIE

Oh non.

Vous, je suis sûre

de vous revoir.


ALFRED

Évidemment,

pourquoi dis-tu ça?


MARIE

Pour rien.


ALFRED

À ce soir!


MARIE

À ce soir, M. Alfred!


Nous nous retrouvons avec le meneur de jeu dans le carrousel qui tourne.


LE MENEUR DE JEU

Quelque temps après ce jour,

l'amour lui est monté à la tête.

(Chantant)

♪ Le vrai amour ♪

♪ Le grand amour ♪

♪ Pour une femme honnête ♪

♪ Tournent tournent ♪

♪ Mes personnages ♪

♪ De son amour il la poursuit ♪

♪ Mais hélas ♪

♪ Elle reste sage ♪

♪ Quand il lui parle

elle s'enfuit ♪

♪ S'il faut des fleurs ♪

♪ Pour la convaincre ♪

♪ Voici les roses de l'été ♪


La chanson se poursuit, mais l'on nous transporte dans les rues avec ALFRED qui va acheter des fleurs et une boisson alcoolisée.


VOIX DU MENEUR DE JEU

♪ Mais ce n'est pas assez ♪

♪ Pour vaincre

tous ses scrupules ♪

♪ D'honnêteté ♪

♪ Juste un doigt ♪

♪ De liqueur grisante ♪

♪ Et elle se serait rendue ♪

♪ Mais une femme

aussi charmante ♪

♪ Ne boit pas

au coin de la rue ♪

♪ Attendre ♪

♪ Trouver la gérante ♪

♪ De cet appartement discret ♪

♪ Pour quelques pièces

trébuchantes ♪

♪ Il est à toi ♪

♪ Voici la clé ♪


ALFRED arrive devant une grande porte en bois. Il prend une clé et entre dans l'appartement.


VOIX DU MENEUR DE JEU

♪ Un beau jour ♪

♪ Brûlant d'impatience ♪

♪ à l'heure dite ♪

♪ Il a mis son chapeau neuf ♪

♪ Et plein de confiance ♪

♪ Il est heureux ♪

♪ Elle a promis ♪

♪ Ti ti ti ti ti ♪

♪ Elle a promis ♪


Nous nous retrouvons avec EMMA, une femme sortant d'un fiacre. Elle se rend en direction de la porte où ALFRED est entré.


EMMA

Attendez-moi.

Cinq minutes.


EMMA s'éloigne. Le cocher est en fait le meneur de jeu. Il s'adresse à la caméra.


LE MENEUR DE JEU

Le jeune homme

et la femme mariée.


À l'intérieur, ALFRED parfume l'ambiance. Nous entendons quelqu'un sonner à la porte. ALFRED ouvre et laisse entre EMMA.


ALFRED

Vous êtes venue!


EMMA

Fermez vite la porte.


ALFRED

(Posant ses mains sur les épaules de EMMA)

On vous a suivie?


EMMA

J'espère que non. J'ai

changé trois fois de fiacre.

Oh Alfred, quelle folie!

Mon coeur bat.


ALFRED

Venez vous asseoir.


EMMA

Quelle heure est-il?


ALFRED

Six heures moins quart.

Vous n'êtes pas en retard.


EMMA

C'est gentil chez vous.


ALFRED

Oui, l'espace...


EMMA

Oui, c'est...

C'est intime.


ALFRED

Oui.


EMMA

C'est "vraiment" chez vous?


ALFRED

Oui, enfin... pour le moment.


EMMA

Ah.

Depuis quand?


ALFRED

Depuis quelque temps.

Vous ne voulez pas vous asseoir?


EMMA

Oui, j'ai les jambes coupées.

Ah, c'est l'émotion.


ALFRED

(Retirant le collet de EMMA)

Enlevez votre collet, ça...

ça vous fera du bien.


EMMA

Vous croyez?


ALFRED

Oui.

Et puis, votre voilette.


EMMA

Deux.


ALFRED

Deux.


ALFRED soulève la voilette de EMMA. Il y a une autre plus légère en dessous.


ALFRED

Une...


EMMA

Une...


ALFRED soulève la deuxième voilette.


ALFRED

(Timidement)

Deux...


EMMA

Deux...


ALFRED

Euh, enlevez votre chapeau

aussi. Ça vous fera du bien.


EMMA

Ah, vous croyez?


ALFRED

Oui, oui.


EMMA retire son chapeau et touche ses cheveux pour s'assurer qu'ils paraissent bien.


ALFRED

Oh, ce que vous êtes belle! Je ne

sais pas comment vous faites,

vous êtes de plus en plus belle.


EMMA

Vous êtes gentil.

Vous m'aimez?


ALFRED

J'espère que

vous n'en doutez pas.


EMMA

Alors, vous allez me le

prouver. Vous allez me

laisser partir.


ALFRED

Vraiment?


EMMA

J'ai fait ce que vous

m'aviez demandé, je suis venue.


ALFRED

Ne soyez pas méchante.


ALFRED s'approche de EMMA.


EMMA

Vous m'avez promis

d'être raisonnable.


ALFRED

Je vous jure,

je serai raisonnable.


ALFRED s'agenouille et pose sa tête sur les genoux de EMMA.


EMMA

Maintenant, au revoir.


ALFRED

Emma, ne me torturez pas.


EMMA

Les cinq minutes sont passées.


ALFRED

Cinq secondes à peine.


EMMA

Quelle heure est-il?


ALFRED

Je ne sais pas.


EMMA

Six heures moins cinq,

je dois être chez...

chez ma soeur depuis longtemps.


ALFRED

Elle peut attendre! Enfin,

vous la voyez chaque jour.


EMMA

(Caressant les cheveux de ALFRED)

Oh, Alfred, Alfred...

Pourquoi vous ai-je écouté?


ALFRED

Emma...

Emma, j'ai...

j'ai beaucoup pensé à vous et...

et je sais que vous êtes

malheureuse.


EMMA

Oh oui.


ALFRED

Oui.

La vie est tellement médiocre.


EMMA

Oui...


ALFRED

Si... si vide aussi.


EMMA

Oui.


ALFRED

Et si courte.


EMMA

Oui...


ALFRED

Affreusement courte.


EMMA

Oui...


ALFRED

Le seul bonheur qu'on puisse

avoir, c'est de...

de rencontrer sur sa route

quelqu'un qu'on aime.


EMMA

Celui qui m'aurait prédit ça,

il y a huit jours...

Hier encore, j'avais...


ALFRED

C'est avant-hier que vous m'avez promis.


EMMA

Alors, tiens, vous m'aviez

tourné la tête.

Hier, j'ai réfléchi.

J'ai décidé

de ne plus vous voir.

Je vous ai écrit

une longue lettre.


ALFRED

Je l'ai pas reçue.


EMMA

Je l'ai déchirée.

J'aurais dû vous l'envoyer.

Alfred, adieu. Il vaut mieux

ne plus nous voir.

Qu'est-ce qu'il y a, là-bas,

derrière cette porte?


ALFRED

(Embarrassé)

Euh... C'est une pièce.


EMMA

Oui, mais quel genre de pièce?


ALFRED

(Hésitant)

Euh... C'est un salon.

C'est un autre salon.


EMMA

Vous avez deux salons?


ALFRED

Euh, oui.

c'est un grand appartement,

vous savez.


EMMA

Alfred...

Je vais vous poser une question.


ALFRED

Oui?


EMMA

Vous me jurez de répondre

la vérité?


ALFRED

Oui.


EMMA

Est-ce qu'il est déjà venu

d'autres femmes ici?


ALFRED

Mais cette maison est

construite depuis plus 50 ans...


EMMA

Ce n'est pas ce que je vous

demande. Vous m'avez

très bien compris.


ALFRED

Vous voulez dire...

Oh, jamais, Emma! Jamais!

Je vous ai expliqué que...


EMMA

En somme, c'est pour

me recevoir que vous avez...


ALFRED

Oui, quel mal y a-t-il?


EMMA

(Se levant)

Aucun.

Bon, mes voilettes.

(Reprenant ses voilettes)

Une, deux.


EMMA s'éloigne rapidement vers la porte. ALFRED la suit et tente de la retenir.


EMMA

Laisse-moi, Alfred...

Alfred...


ALFRED embrasse EMMA.


EMMA

(Adoucie)

Alfred, qu'est-ce

que vous faites de moi?

(S'assoyant)

Quelle heure est-il?


ALFRED

Je ne sais pas.


EMMA

Je croyais

qu'il était plus tard.

Oh, Alfred...

(Soupirant)

Alfred... Ah...

Je veux...

(Essoufflée)

Donnez-moi quelque chose

à boire.

Donnez-moi un verre d'eau.


ALFRED

Vous voulez un verre d'eau?


EMMA

Oui, j'ai soif.


ALFRED

Vous préférez pas du...

Parce que j'ai acheté...


EMMA

N'importe quoi.


ALFRED

Le tire-bouchon est abîmé,

mais je vais m'arranger.

(Partant vers la cuisine)

Euh...

Je voulais vous dire,

le salon à côté, c'est...


EMMA

Allez.


ALFRED disparaît dans la pièce voisine. EMMA s'approche de la porte de sortie, mais elle renonce. Elle se rend dans le salon et ouvre la porte du deuxième salon qui est en fait une chambre avec un lit. Dans la cuisine, ALFRED prépare des verres d'alcool. Il entend un bruit et revient à l'entrée. Il voit que EMMA n'est pas là. Il affiche un air très triste. De retour au salon, il voit le manteau et le chapeau de EMMA. Il comprend qu'elle est dans la chambre et il s'y précipite alors. En ouvrant la porte, il regarde à l'intérieur et il reste figé.


ALFRED

(Émoustillé)

Oh, Emma...

Oh, vous m'en donnez

des émotions.

(Entrant dans la chambre)

Emma!


ALFRED ferme la porte.


De retour avec le meneur de jeu dans le carrousel. Il fait tourner une manivelle qui fait tourner le manège. La manivelle se bloque et de la fumée s'échappe du mécanisme.


LE MENEUR DE JEU

Tiens... C'est curieux, ça.


Le meneur de jeu entre dans la petite pièce au centre du carrousel pour essayer de réparer le mécanisme.


De retour avec EMMA et ALFRED. Elle est couchée sur le lit et lui, il est assis près d'elle, vêtu d'un pyjama. Il regarde dans le vide, l'air songeur.


EMMA

Ne te tourmente pas,

mon chéri.


ALFRED

J'en étais sûr.

J'étais comme fou

toute la journée.


ALFRED fait une longue pause.


ALFRED

Tu... tu as lu Stendhal?


EMMA

Stendhal?


ALFRED

Oui.

Le livre de Stendhal

De l'amour.


EMMA

Non.


ALFRED

Eh bien, il y a là quelque

chose de... très

caractéristique.


EMMA

Ah oui?


ALFRED

Hum, hum.

Enfin, ce sont...

des officiers de cavalerie

qui se racontent

leurs aventures amoureuses.

Et... Et tu me suis, oui?


EMMA

Hum, hum. Les aventures

amoureuses. Et alors?


ALFRED

Et alors, ils disent tous

que c'est avec la femme

qu'ils ont...

désiré le plus...

qu'il leur est arrivé...

Enfin... la même chose qu'à moi.

C'est très...

C'est très, très caractéristique.


EMMA

(Répétant, songeuse)

Très, très.


ALFRED

Et mieux que ça.

Mieux que ça,

il y en a un seul qui prétend

que ça ne lui est jamais arrivé.


EMMA

Prétend...

C'est peut-être vrai.


ALFRED

Justement, Stendhal disait

que c'était un leurre.


EMMA

Je vois...

Je ne vois pas pourquoi il n'y

en avait pas un, tout de même.


ALFRED

Attends, tu connais pas le

plus merveilleux de l'histoire.

Imagine-toi

qu'un de ces officiers

de cavalerie...


EMMA

Hum, hum.


ALFRED

...raconte qu'il a passé,

avec cette femme

que vraiment il désirait,

trois nuits ou même six, je ne

me souviens plus très bien.


EMMA

Donc, ce doit être trois.


ALFRED

Pourquoi tu dis ça? Tu sais

pas ce que je vais dire.


EMMA

Non, mais tout de même,

ce doit être trois.


ALFRED

Eh bien, cet officier

a passé avec cette femme

que vraiment il aimait, quoi.

Il... Trois nuits et... et...

(Regardant EMMA)

Et ils n'ont fait que pleurer.


EMMA

Ils ont pleuré? Tous les deux?


ALFRED

Oui.

Euh... de joie, quoi. De...

Du bonheur d'être ensemble.

Tu comprends pas ça, toi?

Moi, je trouve ça tellement

naturel quand on s'aime.


EMMA

Mais... Il y en a certainement

qui ne pleurent pas.


ALFRED

Oui, naturellement.


EMMA

Ah bon.

Parce que je croyais

que Stendhal disait

que tous les officiers

de cavalerie

pleuraient dans ces cas-là.


ALFRED

Ah...

Tu te moques de moi.


EMMA

Mais pas du tout.


ALFRED

Si, si, tu te moques de moi.


EMMA

Ne t'énerve pas.


ALFRED

Ça m'énerve encore plus

quand tu me dis ça.


EMMA

Tu vas te rendre malade.


ALFRED

De mieux en mieux...


EMMA

Je trouvais ça si gentil,

au contraire.

De rester... bons camarades.


ALFRED

(S'énervant)

Alors, ça, c'est le bouquet!


EMMA

Je ne sais plus quoi dire.


ALFRED

Alors, taisons-nous.

Ce sera symbolique.


EMMA

Alfred?


ALFRED

Oui?


EMMA

Petit Alfred.

Quelle heure est-il?


ALFRED

Ah, il y avait longtemps, tiens.


EMMA

Où est ta montre?


ALFRED

Dans mon gilet.


EMMA

Où est ton gilet?


ALFRED

(Pointant le sol de son côté du lit)

Je sais pas, là.


EMMA se redresse s'apprête à passer près de ALFRED pour aller chercher la montre. ALFRED l'enlace et commence à lui embrasser le cou.


EMMA

Ah non!

(Riant de désir)

Alfred...


ALFRED

Oh, Emma!


EMMA

Il faut que je m'en aille.

Il doit être horriblement tard.


EMMA se laisse faire. Nous ne voyons plus le couple, mais la chaîne de la montre qui sort de la poche du gilet.


EMMA

Oh, Alfred...

C'était si gentil

d'être bon camarade.


De retour au carrousel, le meneur de jeu donne quelque coup de marteau sur la manivelle qu'il réussit à décoincer. Le carrousel recommence à tourner.


De retour avec EMMA et ALFRED devant l'entrée de l'appartement. ALFRED s'assure qu'il n'y a personne dans les parages avant de faire sortir EMMA. ALFRED accompagne EMMA jusqu'au fiacre.


EMMA

8h! Oh, c'est épouvantable.

Heureusement que le cocher

m'a attendue.


ALFRED

Que lui avais-tu dit?


EMMA

(S'adressant au cocher)

Je lui avais dit cinq

minutes, n'est-ce pas?


EMMA monte à bord de la voiture.


ALFRED

Il connaît la vie.


LE MENEUR DE JEU

Je connais la maison.


ALFRED s'adresse à EMMA à travers la fenêtre du fiacre.


ALFRED

Alors...

Demain soir, hein?

À la soirée des Lobeyner.

Hein? Hein? Nous danserons

la première valse.


EMMA

Jamais je n'oserai.


ALFRED

Alors, après-demain, ici.


EMMA

Tu es fou, chéri!


EMMA donne quelque coup sur la paroi avant du fiacre.


ALFRED

Tu... tu vas venir?


EMMA

Nous en parlerons demain.

En dansant la première valse.


EMMA donne à nouveau quelques coups et le fiacre se met en marche et s'éloigne.


ALFRED

(Retournant à l'appartement)

Me voilà l'amant

d'une femme mariée.


ALFRED est très heureux et il retourne à son appartement.


De retour au carrousel qui continue de tourner. ALFRED et EMMA sont devant celui-ci et ils dansent en tournant sur la musique du carrousel.


Nous voyons le meneur de jeu près du carrousel. La musique s'arrête.


LE MENEUR DE JEU

La jeune femme et son mari.


Nous nous retrouvons dans un salon avec EMMA et son mari, CHARLES. Chacun est couché dans un lit jumeau, absorbé par un écrit.


CHARLES

Qu'est-ce que tu fais?

850 + 30...


EMMA

Je lis Stendhal.


CHARLES

C'est un bon livre?


EMMA

Très instructif.


CHARLES

(Marmonant)

1100... 900...

4100...

Pour septembre.


CHARLES cesse sa lecture de comptes et regarde EMMA intensément.


EMMA

Qu'est-ce qu'il y a?


CHARLES

C'est à toi

qu'il faut demander ça.


EMMA

Qu'est-ce que j'ai?


CHARLES

Tu es très jolie

en ce moment. Tu te...

Tu te transformes.


EMMA

J'étais laide, alors?


CHARLES

Tu étais très jeune.

Tu t'épanouis.


CHARLES reprend ses comptes en marmonnant.


EMMA

Tu es bien galant, ce soir.


CHARLES

Les affaires marchent bien.


EMMA

Oui, évidemment.


CHARLES

Tu sais, les maris ont...

des soucis et n'ont pas

toujours l'esprit libre.


CHARLES reprend ses comptes en marmonnant.


EMMA

Tu travailles ou tu parles?


CHARLES

Je travaille, tu vois pas?

Je travaille.


EMMA

Dommage...

Bien, moi, je dors.


CHARLES

Bon alors, bonsoir, chérie.


Le couple se fait froidement la bise.


EMMA

Bonsoir, Charles.


EMMA éteint sa lampe au-dessus de son lit et se couche de dos à CHARLES.


CHARLES

(Reprenant sa lecture)

346 de rentrées nettes...

Frais généraux...

15%. Ça fait 630.

630 par mois, ça fait...

(Interrompant sa lecture)

Emma?


EMMA

(Endormie)

Hum?


CHARLES

Tu te souviens de Venise?


EMMA

Venise?


CHARLES

Oui, notre voyage de noces.


EMMA

Oui, c'était gentil.


CHARLES regarde EMMA et il prend un ton très doux.


CHARLES

Allume.

Je te verrai mieux.


EMMA rallume sa lampe et se tourne vers CHARLES.


CHARLES

Merci.

Je voudrais t'expliquer

une chose.

Voilà...

Tu sais, les maris...

Non, c'est pas ça.

Voilà... les maris

ne peuvent pas toujours

être des amoureux.


EMMA

Ah...


CHARLES

Oui, il y a un temps

pour tout.

Il y a des périodes calmes

où on vit comme...

de bons amis

et d'autres périodes...

(Riant légèrement)

...moins calmes.

Hum?

On a déjà eu plusieurs périodes.

De chaque catégorie.

Et c'est très bien comme ça,

d'ailleurs, hein?


EMMA

Bon.


CHARLES

Non?


EMMA

Je dis pas "non",

j'ai dit "bon".


CHARLES

Bon... Bon.


CHARLES range ses feuilles et ses livres. Il éteint sa lampe et s'allonge dans son lit.


CHARLES

Emma, je...

Je te l'ai déjà dit.

Oui, c'est très bien, parce que,

n'est-ce pas...

s'il n'y avait pas

de période calme...

il y aurait pas de périodes

moins calmes.

Tu comprends?


EMMA

Très clair.


CHARLES

Le principe de la vie,

vois-tu, c'est l'alternance.

L'amour conjugal,

vois-tu, c'est...

Comment dirais-je?

Le mariage...

(Réfléchissant)

Le mariage est

un troublant mystère.

Vous autres, jeunes filles

de bonne famille,

vous venez à nous,

ignorantes et pures.

Vous n'avez pas vécu,

vous ne pouvez pas savoir.

Nous, nous savons.

Mais à quel prix?

Il y a de quoi être

dégoûté de l'amour si

on connaissait les femmes

auxquelles nous sommes

condamnés pour nos débuts.

Ah... On n'a pas le choix.


EMMA

(Intéressée)

Raconte-moi.

Parle-moi des...

des créatures.

Ça me passionne.


CHARLES

Tu plaisantes, j'espère!


EMMA

Je t'ai toujours demandé de me

parler de ta jeunesse avec...

avec les créatures.


CHARLES

Non, Emma. Non.

Tu ne te rends pas compte.

Ce serait une sorte de...

Comment dirais-je?

Une sorte de profanation.


EMMA

(Déçue)

Puisque c'est si loin...

Tu as été l'amant

d'une femme mariée?


CHARLES

(Se redressant)

Qu'est-ce que tu veux dire?


EMMA

Il me semble

que ma question est claire.


CHARLES

Bien sûr, bien sûr.

Je me demande comment

de pareilles questions

te viennent à l'esprit.

Est-ce que tu connaîtrais

une de ces femmes qui...


EMMA

Mariée?


CHARLES

Oui, enfin, coupable.


EMMA

Je ne sais pas, moi.

Comment veux-tu que je sache?


CHARLES

Parmi tes amies peut-être?


EMMA

Je ne sais pas, Charles.


CHARLES

L'une d'elles t'aurait-elle

fait des confidences?


EMMA

Non, aucune.


CHARLES

Est-ce que tu en soupçonnerais

une, par hasard?


EMMA

Ah non.

Même en cherchant bien,

je ne vois pas.


CHARLES

Bien vrai?


EMMA

Mais oui, chéri.


CHARLES

Emma, tu vas me jurer

une chose.

(Rallumant sa lampe)

C'est que jamais tu te lieras

avec une femme dont

tu penserais que...

qu'elle n'est pas irréprochable.

Je sais bien que ce

n'est pas toi

qui rechercherais ce genre

de fréquentation.

Mais ce sont elles,

justement, ce sont ces

femmes de réputation douteuse

qui recherchent la société

des honnêtes femmes.

Comme une sorte de...

une sorte de...

de nostalgie de la vertu.

C'est très profond

ce que je viens de dire là.

Elles ont, tu comprends,

la nostalgie de la vertu.

Elles souffrent

de leur indignité.


EMMA

Tu crois?


CHARLES

Comment si je crois?

Mais j'en suis sûr, mon petit!

Songe à cette existence

horrible de ruses,

de mensonges

et de périls constants.

Ah, elles paient bien cher

le peu de bonheur...

Même pas de bonheur, de...


EMMA

...de plaisir.


CHARLES

Comment peux-tu appeler ça

plaisir?


EMMA

Je suppose, sinon elles...


CHARLES

C'est un vertige.


EMMA

Un vertige.


CHARLES

Mais oui, un vertige.


EMMA

Enfin, tu en as profité?


CHARLES

Oui, une fois.


EMMA

Qui était-ce?

Il y a longtemps?


CHARLES

(Se recouchant)

Très longtemps.

Elle est morte.


EMMA

(Se redressant)

Morte?


CHARLES

Hum, hum.

D'ailleurs, toutes ces femmes-là

meurent jeunes.


EMMA

Tu es sûr

qu'elles meurent jeunes?


CHARLES

C'est un fait:

il y a une justice.


EMMA

Tu l'aimais?


CHARLES

Oh petit, on aime pas

ces femmes-là.


EMMA semble très pensive. Elle se recouche.


CHARLES

On ne peut aimer réellement

que dans la vérité et la pureté.

C'est vrai.


CHARLES et EMMA sont à nouveau très calmes. Ils éteignent chacun leur lampe.


EMMA

Quelle heure est-il?


CHARLES

Qu'est-ce que ça peut faire?

Nous avons la vie.


EMMA

Quelle tranquillité.


CHARLES

Pense à Venise.


EMMA

Bonne nuit.


CHARLES

Donne-moi la main.


EMMA et CHARLES tendent la main pour rejoindre celle de l'autre entre les deux lits.


VOIX DU MENEUR DE JEU

Le mari et... et la petite...


Nous nous retrouvons dans un restaurant désert avec un serveur et le meneur de jeu déguisé en serveur. Ils regardent dehors. Une jeune fille sort d'une voiture et se dirige vers le restaurant. Elle est surnommée la grisette. Elle est accompagnée de CHARLES.


LE MENEUR DE JEU

Ah, comment dirais-je?

Comment dirais-je?


LE SERVEUR

La petite midinette?


LE MENEUR DE JEU

Non, ce n'est pas une

midinette. Ça ne travaille pas.


LE SERVEUR

La petite cocotte, alors?


LE MENEUR DE JEU

Non, cette petite n'est pas

une cocotte, voyons.

Elle est très gentille.


Le meneur de jeu s'approche de la porte vitrée du restaurant. CHARLES lui fait signe de leur ouvrir la porte de côté.


LE MENEUR DE JEU

Tu n'y comprends rien.


LE SERVEUR

C'est que je débute, monsieur.

J'ai pas votre expérience.


LE MENEUR DE JEU

Tu sais, une bonne petite

expérience de la vie suffit.


Le meneur de jeu fait entrer CHARLES et la grisette dans le restaurant. Le serveur les regarde de l'autre pièce, puis nous nous retrouvons ensuite avec eux, au pied d'un escalier.


LE MENEUR DE JEU

Bien sûr, M. Breitkopf.


CHARLES

Comment connaissez-vous

mon nom?


LE MENEUR DE JEU

Moi? J'ai eu souvent l'honneur

de servir votre foie

chez Wachlts à Mayerling.


Le meneur de jeu guide le couple en haut des escaliers jusqu'à une table dans un salon privé.


CHARLES

Ah!

Alors, dans ce cas,

vous connaissez aussi

mes goûts en cuisine?


LE MENEUR DE JEU

Bien sûr, M. Breitkopf.

Comptez sur moi.

Et comme boisson?


CHARLES

Champagne, naturellement.


Le meneur de jeu se retrouve seul. Il écrit sur un papier de commande.


LE MENEUR DE JEU

Crevettes.

Émincé.

Ananas.

Pourquoi pas?

Elle est jeune.


Texte narratif :
Hors d'oeuvres


De retour dans le salon privé, CHARLES serre la grisette.


CHARLES

Tu as soif?


LA GRISETTE

Oh oui!

Qu'est-ce que vous devez

penser de moi...


CHARLES

"Vous", toujours "vous".


LA GRISETTE

Que je te dise "tu" ou "vous",

ça ne changera rien.

Qu'est-ce que tu dois

penser de moi?


CHARLES

Pourquoi?


LA GRISETTE

De t'avoir suivi comme ça,

tout de suite, dans le

cabinet particulier?


CHARLES et la grisette s'attablent.


CHARLES

En cabinet particulier,

c'est un restaurant. Que veux-tu

qu'il se passe d'extraordinaire?

Un garçon peut entrer

d'un moment à l'autre.


LA GRISETTE

J'adore les crevettes!


CHARLES

Eh bien, mange, mon petit, mange.


LA GRISETTE

(Prenant une gorgée de champagne)

Mmm... C'est bon.

Ça pique, hein!


CHARLES

On est bien ici.


LA GRISETTE

C'est riche.


Texte narratif :
Entrée


Plus tard dans le salon, CHARLES n'est plus assis en face de la grisette. Il s'est déplacé à côté d'elle. La grisette mange et CHARLES la regarde avec désir.


CHARLES

Dis-moi... tu...

tu étais déjà venue

dans un cabinet particulier?


LA GRISETTE

Tu veux vraiment le savoir?


CHARLES

Hum, hum.


LA GRISETTE

Bien... Oui.


CHARLES

Ah...


LA GRISETTE

Mais pas comme tu crois!

Avec une amie et son fiancé.


CHARLES

Tu sais, je n'y aurais vu aucun mal

si tu y étais venue avec...

avec un petit ami.


LA GRISETTE

Mais j'ai pas d'ami.

Ni petit ni grand.


CHARLES

Non?


LA GRISETTE

Je te jure.


CHARLES

Tu vas pas

me faire croire que...


LA GRISETTE

Quoi?


CHARLES

Eh bien, que...


LA GRISETTE

Oh, il y a six mois

que je n'en ai plus.


CHARLES

Ah. Et qui était-ce?


LA GRISETTE

Il vous ressemblait.


CHARLES

(Servant du champagne à la grisette)

Dis-moi "tu".


LA GRISETTE

Il "te" ressemblait.

(Essayant de s'habituer)

Te... te... te...

Mais sans ça...


CHARLES

Quoi, sans ça?

Tu veux dire que sans ça...

Tu ne m'aurais pas répondu?


La grisette hoche la tête en signe d'approbation.


LA GRISETTE

Il avait un charme!


CHARLES

Ah oui?


LA GRISETTE

Et tu as la même façon

de parler que lui.

Et le même regard aussi.


CHARLES

Ah oui?

Et qu'est-ce qu'il faisait

dans la vie?


LA GRISETTE

Hein?


CHARLES

Qu'est-ce qu'il

faisait dans la vie?


LA GRISETTE

(Se tournant vers CHARLES)

Dans la vie?


CHARLES

Oh, ces yeux que tu as...


CHARLES approche son visage de la grisette pour l'embrasser.


Texte narratif :
Dessert


CHARLES et la grisette sont maintenant assis sur un sofa. La grisette mange son dessert et CHARLES la regarde avec désir.


CHARLES

Toi aussi, tu me rappelles

quelqu'un.


LA GRISETTE

Ah? Qui?


CHARLES

Ma jeunesse.


La grisette se lève pour aller chercher son verre de champagne. Elle est quelque peu chancelante.


LA GRISETTE

Il est vide, mon verre.


CHARLES

Attends, il doit encore

en rester un petit peu.


LA GRISETTE

Un petit peu?


CHARLES

(Servant du champagne à la grisette)

Oui, il en reste un petit peu.

Là, voilà.


La grisette rit et prend une grande gorgée.


LA GRISETTE

Quel âge as-tu?


CHARLES

Ça n'a aucun intérêt.

Et toi? 18?


LA GRISETTE

Non, 19.


CHARLES

Ah, tout de même.


LA GRISETTE

(Finissant son verre)

Ah!


LA GRISETTE

Et toi, 30?


CHARLES

Oui, enfin,

à peu de chose près.


LA GRISETTE

Hi! Hi! Il doit y avoir

quelque chose dans ce champagne.

(S'étendant sur le sofa)

Ah! J'ai-j'ai la tête

qui tourne!

Je me demande ce qui va arriver

si je ne peux pas me relever.


CHARLES

Je t'adore.


LA GRISETTE

Tu m'adores?


CHARLES

(Chuchotant)

Je t'adore!


Nous nous retrouvons à l'extérieur du salon. Le meneur de jeu monte les escaliers. Il rejoint CHARLES qui se trouve devant la porte du salon, habillé pour sortir.


LE MENEUR DE JEU

Votre addition, monsieur.


CHARLES

Oui, monsieur.


CHARLES regarde l'addition. Il paraît nerveux. Il regarde partout autour, puis il jette un oeil dans le salon privé. Il ferme la porte.


CHARLES

Dites-moi...

vous avez vu la petite?


LE MENEUR DE JEU

Oui. J'ai remarqué

mademoiselle

quand vous êtes arrivés,

M. Breitkopf.


CHARLES

Hum, hum.

Vous la connaissez?


LE MENEUR DE JEU

Non, c'est la première fois

que je la vois.


CHARLES

(Fumant sa pipe)

Enfin, je... je me demande

ce que c'est.

Après tout, j'en sais rien.

C'est...

(Regardant vers la porte du salon)

C'est s'emballer,

mais c'est idiot.


LE MENEUR DE JEU

Monsieur ne devrait pas avoir

à le regretter.


CHARLES

Vous croyez?


LE MENEUR DE JEU

J'ai l'habitude.


CHARLES

Bon...


CHARLES paie le meneur de jeu et lui donne un pourboire.


LE MENEUR DE JEU

Merci, monsieur.


CHARLES

Bonne nuit.


Le meneur de jeu s'éloigne.


CHARLES

(Cognant à la porte du salon)

Je peux?


LA GRISETTE

Oui.


CHARLES

(Ouvrant la porte)

Tu es prête?


LA GRISETTE

(Finissant de se préparer)

Hum, hum.

Ah! Ce petit champagne!

Ce qu'il m'a fait faire.


La grisette prend une dernière gorgée de champagne.


LA GRISETTE

Qu'est-ce que

tu dois penser de moi?


CHARLES

Je pense que je te plais,

voilà tout.


LA GRISETTE

Oui, oui, mais

ce champagne, tout de même.


CHARLES

Quoi? Quoi, ce champagne?

Quand deux jeunes gens

se plaisent, ils n'ont pas besoin

de mettre une drogue

dans le champagne pour...

(Riant)

Je t'assure que je n'ai...


LA GRISETTE

Tu sais, je disais ça

pour la forme, hein!

On a chacun

son petit quant-à-soi.

Au fond, j'ai un peu honte.


CHARLES

Pourquoi, puisque je te

rappelle ton premier amant?


LA GRISETTE

Mais bien sûr.


CHARLES

Au fait, tu m'as toujours pas

dit ce qu'il faisait.

Il était lieutenant?


LA GRISETTE

Non. Il est réformé.

Son père tient un café.

Voilà, j'ai tout.

(Rassemblant ses effets)

Mon sac, mes gants et...


La grisette s'assoit et prend une bouchée de ce qu'il reste sur la table.


CHARLES

Oh, mon petit, tu sais

l'heure qu'il est.


LA GRISETTE

Non, pourquoi?


CHARLES

Il est 11h30.


LA GRISETTE

Et alors?


CHARLES

Mais ta mère!


LA GRISETTE

Ah bon...

Tu m'as assez vue.


CHARLES

Non, c'est toi-même, tout

à l'heure, qui me disais...


LA GRISETTE

(Se relevant)

Je ne sais même pas

comment tu t'appelles.


CHARLES

Charles.


LA GRISETTE

Charles?

Charles, tu n'es plus le même.


CHARLES

Oui...


CHARLES fait signe à la grisette de le suivre à l'extérieur de la pièce. Elle vient pour passer la porte et rebrousse chemin.


LA GRISETTE

Oh, attends, mon parapluie.


Le couple sort du salon.


LA GRISETTE

Je te verrai bientôt?


CHARLES

Tu sais,

je n'habite pas à Vienne.

Je viens seulement passer

quelques jours de

temps en temps.


CHARLES s'apprête à s'éloigner.


LA GRISETTE

Toi, je parie que t'es marié.


CHARLES

Pourquoi?


LA GRISETTE

Quand un homme dit

qu'il n'habite pas Vienne,

c'est généralement

qu'il est marié.


Le couple descend les escaliers en route vers la sortie.


CHARLES

Et tu n'aurais pas de remords

de débaucher un homme marié?


LA GRISETTE

Mais je m'en fiche! Pendant

ce temps-là, je parie que

ta femme en fait autant.


CHARLES

Je te défends de dire ça.

J'aime pas ça.


LA GRISETTE

Ah! Tu vois bien

que tu as une femme.


CHARLES

Que j'en aie une

ou que j'en aie pas,

je trouve cette plaisanterie

de très mauvais goût.

(Sortant du restaurant)

Tu viens?


La grisette arrange son chapeau dans le hall du restaurant.


CHARLES

Tu viens, oui?


LA GRISETTE

J'arrive.


On retrouve CHARLES et la grisette en voiture.


CHARLES

Parlons sérieusement.

Je voudrais te revoir.


LA GRISETTE

C'est vrai?


CHARLES

Te revoir souvent.

Évidemment, il faudrait

que je sois sûr de te voir.

Je ne pourrais pas

te surveiller.


LA GRISETTE

Tu sais, on ne rencontre pas

tous les jours des hommes

comme toi.


CHARLES

Oui, bien sûr.

N'empêche que tu es, je ne dirai

pas naïve, mais enfin

très jeune.

Il y a des individus

sans scrupule

et pour des petites filles

comme toi, des tentations.

Alors, voilà, n'est-ce pas.

Bien que je n'habite pas Vienne,

nous pourrions nous arranger.

Et alors, si tu veux m'aimer et...

et n'aimer que moi,


LA GRISETTE

N'aimer que toi?


CHARLES

Eh bien, nous pourrions

trouver un petit nid,

n'est-ce pas?

Dans lequel je viendrais

te retrouver à chacun

de mes séjours.

Je peux me permettre ça.

En location, évidemment.

Alors, j'aimerais ça

dans un quartier discret.

Enfin, très bien.

Une belle maison,

avec une belle entrée.

Des parquets bien cirés.

Des cuivres bien astiqués.

Et un escalier impeccable.


Nous nous retrouvons avec la grisette et ROBERT, un poète. Le couple entre dans l'appartement de ROBERT.


De retour au carrousel que fait tourner le meneur de jeu.


LE MENEUR DE JEU

(Chantant)

♪ "Bienvenue"

c'est pour la grisette ♪

♪ Que ce mot orne le tapis ♪

♪ Car elle a suivi un poète ♪

♪ Plus séduisant que le mari ♪


De retour dans l'appartement du poète ROBERT. La grisette est assise au sol, ROBERT, sur un banc de piano.


LA GRISETTE

Est-ce que tous les poètes

sont comme toi?


ROBERT

Les grands, oui.

Mais nous sommes peu nombreux.


LA GRISETTE

Tu me fais un peu peur.


ROBERT

Je t'impressionne?


LA GRISETTE

Oui.

Tu... tu ne voudrais pas allumer

toutes les autres bougies?


ROBERT

Ce serait prématuré, mon ange.

Nous sommes trempés dans

un océan de lumière

toute la journée.

Nous sortons

de l'onde et...

nous jetons sur nous

de l'ombre comme un peignoir.

(Analyant la consonance de ses mots)

Pas comme un peignoir, non.

C'est prosaïque. Tiens,

qu'en penses-tu?


LA GRISETTE

Moi? Rien.


ROBERT

C'est merveilleux!

Sublime incompréhension!

Voyons ça. Comme un peignoir...

Comme un peignoir...

Comme une robe

de chambre... Comme...

un manteau d'étoiles,

voilà. Ça y est.


LA GRISETTE

D'étoiles? Pourquoi d'étoiles?


ROBERT monte rapidement à la mezzanine dans son appartement.


ROBERT

Tais-toi! Chut!

Tais-toi! Tais-toi!

Surtout, tais-toi.

Allons... Voyons...


LA GRISETTE

(Regardant ROBERT à l'étage)

Et tu peux écrire,

comme ça, dans le noir?


ROBERT

À la lumière

de mes pensées, oui.

(Se penchant sur une table à écrire)

Voyons, "océan", "lumière".

"Onde".


LA GRISETTE

Tu notes tout ça.


ROBERT

L'inspiration

a une longue mémoire

et malheureusement,

je n'ai pas de mémoire.

Notre drame à nous,

c'est un mariage continu

entre la frénésie

et l'organisation.

Oui. Oui, c'est cela, oui.

La frénésie...

et l'organisation.

Tu n'as pas soif?


LA GRISETTE

Non, j'ai faim.


ROBERT

J'aimerais mieux

que tu aies soif.


LA GRISETTE

Pourquoi? Puisque

je te dis que j'ai faim.


ROBERT

C'est que j'ai à boire,

mais rien à manger.

Veux-tu que j'aille chercher

de la charcuterie?


LA GRISETTE

Oh non. Oh non,

pas de charcuterie.


ROBERT

Alors, préfères-tu que nous

allions dîner en cabinet

particulier?


LA GRISETTE

Encore?

Décidément, c'est une manie

chez les hommes.


ROBERT

Tu as déjà dîné

en cabinet particulier, toi?


LA GRISETTE

Oui.


ROBERT

Avec un séducteur?


LA GRISETTE

Justement, non.

Avec une amie

et son fiancé. Alors, tu vois.


ROBERT

Non, je ne vois pas.

(Redescendant les escaliers)

Je ne vois même pas

si tu rougis.


Je pense quand même que tu mens.

D'ailleurs, je ne te vois plus

du tout.

(Ayant l'air songeur)

Es-tu blonde ou brune?


LA GRISETTE

Tu aurais dû noter

dans ton carnet comme j'étais.


ROBERT

(Remontant à l'étage)

Mais c'est d'une immense

profondeur ce que tu

viens de dire là!

Tu résumes d'un mot

toute la tragédie du désir.


LA GRISETTE

Dis, tu ne voudrais pas parler

comme tout le monde?


ROBERT

Je n'ai jamais essayé.

(Regardant la grisette de la mezzanine)

Dis-moi d'abord si tu m'aimes.


LA GRISETTE

Oui, je t'aime.


ROBERT

Pourquoi?


LA GRISETTE

Parce que tu n'es pas

comme les autres.


ROBERT

Ça se voit?


LA GRISETTE

Ça s'entend surtout.

Il me semble qu'avec toi,

l'amour doit être une chose...


ROBERT

Eh bien?


LA GRISETTE

Une chose...


ROBERT

Immatérielle?

Enlève ta robe.


LA GRISETTE

Robert...


ROBERT

(Redescendant)

J'ai dit enlève ta robe.

La nuit est là avec son voile

avec ses étoiles.

Elle a répandu à nos pieds

toute la Voie lactée.

Mille pots d'or scintillent sous

nos yeux. Enlève ta robe,

enlève tout!


LA GRISETTE

Mais j'ai froid.


ROBERT

La nuit restitue en nous

20, 30, 35 soleils que la clarté

du jour nous cachait.

Imagine que nous sommes

aux Indes, dans un palais

mystérieux.

Enlève ta chemise.

Les nuits sont chaudes aux Indes. Ouf!

(Éteignant les quelques chandelles allumées)

Alors, une brûlante humidité

nous enveloppe.

(S'approchant de la grisette étendue au sol)

Enlève ta chemise.


LA GRISETTE

Tu m'aides?


ROBERT

Chut!


ROBERT embrasse la main de la grisette qui lui caresse le visage. ROBERT se penche au-dessus d'elle pour l'embrasser.


Nous nous retrouvons avec le meneur de jeu au restaurant. Il cogne à la porte du salon privé, puis il entre donner son addition à CHARLES qui est assis à la table. Il est seul et il paraît morose.


LE MENEUR DE JEU

Voici, monsieur.

L'addition.


CHARLES

Ah.


CHARLES paye le meneur de jeu.


LE MENEUR DE JEU

Merci bien, monsieur.


CHARLES

Quelle heure est-il?


LE MENEUR DE JEU

Un peu plus de 11h.


CHARLES

(Regardant sa montre)

Minuit moins cinq.


LE MENEUR DE JEU

(Regardant sa montre)

Moi aussi.


CHARLES se lève.


CHARLES

Elle aura eu un empêchement.


LE MENEUR DE JEU

Oui, monsieur.

Mais ce n'est pas grave.


CHARLES

Vous croyez?


LE MENEUR DE JEU

J'en suis certain.

(Indiquant la bouteille de champagne)

Monsieur n'a pas soif?


CHARLES

(Sortant du salon)

Non.


De retour dans l'appartement de ROBERT. Il est debout et semble se parler à lui-même.


ROBERT

Que le vent soit zéphyr

ou tempête.

Que son souffle

soit doux ou froid.

Qu'importe,

puisque sur nos têtes

danse la fête des branches

blanches de neige dans les bois.


ROBERT se tourne vers la grisette qui est toujours assise au sol, cachée sous une couverture jusqu'au cou.


ROBERT

Et maintenant,

mon enfant, je vais te faire

un don qui va t'éblouir.

Je vais te révéler mon nom.

Je m'appelle Kuhlenkampf.


LA GRISETTE

Kuhlenkampf?


ROBERT

Tu es stupéfaite,

n'est-ce pas?


LA GRISETTE

Non. Non, pourquoi?

C'est un nom comme un autre.


ROBERT

Tu ne sais pas

qui est Kuhlenkampf?


LA GRISETTE

C'est vrai que tu écris

des pièces?

Des pièces qu'on joue

dans les théâtres?


ROBERT

Mon enfant, tu es la beauté,

tu es la simplicité,

tu es la vie.

Alors, vraiment, tu m'aurais

aimé même si j'avais été

garçon de cuisine?


LA GRISETTE

Bien sûr que je t'aurais aimé.


ROBERT

Jure-moi donc, je veux

que tu me jures

que tu ne savais pas

que j'étais Kuhlenkampf.


LA GRISETTE

Puisque je t'ai déjà dit non.


ROBERT

Oh, j'en ai

les larmes aux yeux.

(Se couchant au sol, satisfait)

Eh bien, oublie tout. Non,

je ne suis pas Kuhlenkampf.

Non, je suis Robert

et rien de plus.

Je ne suis pas écrivain;

je suis clerc de notaire.

Et je joue, le soir, du piano

dans un café français.

Ah, mon ange,

nous ne nous quitterons plus.

Nous nous aimerons avec

une simplicité grandiose.


LA GRISETTE

C'est vrai que tu joues

le soir dans un café?

Lequel?


ROBERT

Chut! Ne me

pose pas de question.

Nous allons partir, veux-tu?


LA GRISETTE

Partir?


ROBERT

Oui! Pour trois mois

ou pour trois semaines.


LA GRISETTE

Et ton patron, le notaire?

Et ma mère?


ROBERT

Ils se consoleront entre eux.

Nous vivrons en pleine

forêt, tout nus.

Nous boirons l'eau

des ruisseaux murmurants.

Nous mangerons des fruits d'or

dans la nature sauvage

et puis...

nous nous dirons adieu.


LA GRISETTE

Pourquoi adieu? Je croyais...


ROBERT

Il n'y a pas de véritable

amour sans adieu.

Embrasse-moi.


ROBERT se penche vers la grisette pour l'embrasser.


ROBERT

Et dimanche prochain, tu iras

voir la pièce de Kuhlenkampf.


LA GRISETTE

Kuhlenkampf encore!


ROBERT

Oui, c'est un ami.

Tu assisteras solennellement

à la 50e représentation.

J'irai te prendre à la sortie,

et tu me diras ce que tu penses

de cette oeuvre admirable.


Nous nous retrouvons en coulisses à une présentation théâtrale. Le rideau se ferme et l'audience applaudit. Les comédiens se félicitent et s'embrassent. L'une des comédiennes, CHARLOTTE, se rend jusqu'au poète ROBERT.


ROBERT

Bravo! Bravo! Quel succès!


CHARLOTTE

Bravo pour toi.

Quel public merveilleux!


Le meneur de jeu est déguisé en technicien d'éclairage au-dessus de la scène.


LE MENEUR DE JEU

Le poète et la comédienne.


CHARLOTTE et ROBERT marchent ensemble jusqu'à la loge de CHARLOTTE.


ROBERT

Pourquoi tu n'as pas

dit la dernière réplique?


CHARLOTTE

Quelle réplique?


ROBERT

Toujours la même.


CHARLOTTE

Parce que je ne la sens pas.

"Mon ange, nous ne nous

quitterons plus

et nous nous aimerons

avec une simplicité grandiose."

Ça ne se dit pas dans la vie.


ROBERT

Ah, tu crois? Un instant.


CHARLOTTE entre dans sa loge et ROBERT la suit. Une assistante tient la traîne de la robe de CHARLOTTE.


ROBERT

(Prenant la traîne de la robe)

Un instant.


ROBERT ferme la porte derrière lui. On entend une conversation agitée dans la loge et l'assistante s'éloigne.


Nous retrouvons ROBERT et CHARLOTTE dans la loge de cette dernière.


CHARLOTTE

Je voudrais bien savoir

pourquoi tu renvoies Carlota.


ROBERT

Parce que je voulais

t'embrasser, figure-toi.

D'ailleurs, nous aurons

toute la nuit. D'accord?


CHARLOTTE

Oui. Tu tiens absolument

à aller là-bas?

Deux heures de traîneau

dans la nuit...

Si seulement

on ne jouait pas demain.


ROBERT

Ah ça! C'est toi qui as voulu.

Tu m'as fait retenir

les chambres. Hum?

Deux chambres, d'ailleurs.

Je ne comprends pas.


CHARLOTTE

Sait-on jamais

comment les choses tournent.


ROBERT

Tournent?


Dehors du théâtre, la grisette semble attendre.


De retour dans la loge de CHARLOTTE.


ROBERT

Alors, allons chez moi.


CHARLOTTE

Chez toi?

Il va faire froid.

Tu as laissé éteindre le feu.


ROBERT

Alors, allons chez toi.


CHARLOTTE

Chez moi? Tu plaisantes!

Et ma mère?


ROBERT

Bien, allons là-bas.


CHARLOTTE

Bien.


Dehors, la grisette attend désespérément. Elle frappe à une fenêtre de l'autre côté de laquelle se tient un homme.


L'HOMME

(Ouvrant la fenêtre)

Oui, mademoiselle?


LA GRISETTE

Pardon, monsieur. Quelle heure

avez-vous, s'il vous plaît?


L'HOMME

Un peu plus de 11h,

mademoiselle.


LA GRISETTE

Merci.

(Donnant un pourboire à l'homme)

Tenez, monsieur.


L'HOMME

Merci bien, mademoiselle.


L'homme se retourne. D'un air triste, la grisette prend sa montre dans sa poche.


LA GRISETTE

Monsieur?


L'homme revient près de la fenêtre.


LA GRISETTE

Moi, j'ai minuit moins cinq.


CHARLOTTE

Moi aussi, mademoiselle.


De retour dans la loge de CHARLOTTE qui a retiré son costume et qui se maquille.


ROBERT

Pourquoi joues-tu avec moi?

Tu as du talent,

la beauté, la vie.


CHARLOTTE

Parce que je suis comédienne.

ROBERT

Tu peux oublier un instant

le théâtre.


CHARLOTTE

Pourquoi l'oublier?

Tu écris des pièces de théâtre.

Je joue des pièces de théâtre.

Sans le théâtre,

que serions-nous?


ROBERT

Un homme et une femme.


CHARLOTTE

Et tu crois que...

un homme et une femme

auraient décidé

de partir comme nous,

nous allons le faire,

s'ils n'étaient pas un

homme et une femme de théâtre?


ROBERT

Mais enfin,

tu ne m'aimes plus!


CHARLOTTE

Et toi?


ROBERT

Tu as raison.

Ah, c'est terrible, le théâtre.

Nous savons d'avance

tout ce que nous allons dire.

Toi, tu as choisi cette auberge

parce qu'elle te rappelle

un ancien amoureux.

N'est-ce pas?


CHARLOTTE

Oui.


ROBERT

Tu te plais à comparer

le présent et le passé.

Toute la soirée,

tu vas remuer des souvenirs.

Tu crois que c'est agréable

pour moi?

Puis 20 fois tu vas me renvoyer

dans ma chambre.


CHARLOTTE

Oui, mais tu sais aussi

que la 21e fois,

je ne te renverrai pas.


N'est-ce pas que tu le sais?


ROBERT

Oui, je le sais.


CHARLOTTE

C'est pour ça que je t'aime.


ROBERT

Et... ceux qui ne savent pas,

tu les aimes aussi?


CHARLOTTE

Tous.


ROBERT s'approche de CHARLOTTE et la gifle. Elle se lève d'un trait. ROBERT prend CHARLOTTE dans ses bras et approche son visage de façon intense pour l'embrasser.


Nous voyons dans le corridor d'une propriété un comte qui avance et qui semble chercher quelque chose.


VOIX DU MENEUR DE JEU

(Chantant)

♪ Tournent tournent ♪

♪ Mes personnages ♪

♪ La Terre tourne

jour et nuit ♪

♪ L'eau de pluie

se change en nuage ♪

♪ Et les nuages retombent

en pluie ♪

(Arrêtant de chanter)

La comédienne...

et le Comte.


Le comte entre dans une chambre à coucher.


CHARLOTTE

(Interpelant le comte d'une pièce voisine)

C'est vous, Comte?

Vous m'excusez un instant?


LE COMTE

Je vous en prie, mademoiselle.

C'est madame votre mère

qui m'a autorisé à...

Je ne me serais jamais permis...


CHARLOTTE

Asseyez-vous, mon cher Comte.


LE COMTE

Merci, Mademoiselle.


Le comte vient pour s'asseoir et il se relève aussitôt.


LE COMTE

Je vous présente mes hommages.

Quand je songe que je vous ai

vue jouer pour la première

fois, hier soir...


CHARLOTTE

Hier seulement?


LE COMTE

Oui. Nous dînons encore que

vous commencez à jouer, alors...


CHARLOTTE entre dans la pièce.


CHARLOTTE

Bonjour!

Vous permettez

que je me recouche?


LE COMTE

Je vous en prie, mademoiselle.


CHARLOTTE s'avance près du lit et s'immobilise en regardant le comte.


LE COMTE

(Se retournant)

Pardon.


CHARLOTTE se couche dans son lit.


CHARLOTTE

Asseyez-vous, mon cher Comte.


Le comte s'assoit face au lit.


CHARLOTTE

Qu'est-ce que nous disions?


LE COMTE

J'ai dîné tard.


CHARLOTTE

Ah oui.

Eh bien, à l'avenir,

vous dînerez plus tôt.


LE COMTE

J'y avais déjà pensé.

Je pourrais aussi ne

pas dîner du tout.

Dîner n'est pas un plaisir.


CHARLOTTE

Et quels sont exactement

les plaisirs

que vous goûtez

encore à votre âge?


LE COMTE

C'est ce que je me suis

demandé souvent avec mon

ami, le Comte Bobby.


CHARLOTTE

Et l'amour?


LE COMTE

Ceux qui croient à l'amour

trouvent toujours une femme

pour les aimer.


CHARLOTTE

Croyez-vous

que ce soit le bonheur?


LE COMTE

Le bonheur? Pardon,

mademoiselle, mais le

bonheur n'existe pas.

Ce sont d'ailleurs les choses

dont on parle le plus qui

existent le moins.


CHARLOTTE

Comme c'est vrai.


LE COMTE

L'ivresse, la jouissance

existent.

Mettons que j'éprouve une

jouissance. Bon, je sais

que je l'éprouve.

Ou bien, je suis ivre.

Bien, c'est un fait.

Et puis, quand c'est passé,

eh bien...


CHARLOTTE ET LE COMTE

C'est passé!


CHARLOTTE et le comte laissent s'échapper un rire.


LE COMTE

L'avenir est inconnu.

Le passé est mélancolique.

Il ne nous reste

que le présent.

Alors, on ne sait plus

très bien où on en est.

Vous voyez ce que je veux dire?


CHARLOTTE

Oui. Asseyez-vous

plus près de moi.


LE COMTE

(S'approchant du lit)

Où pourrais-je mettre

mon casque?


CHARLOTTE pointe une chaise tout près.


LE COMTE

(Déposant son casque)

Merci.


Le comte s'assoit sur un banc très près du lit.


CHARLOTTE

Je savais que vous viendriez

aujourd'hui.

Je l'ai compris hier soir,

au théâtre.


LE COMTE

Hier soir?


CHARLOTTE

N'as-tu donc pas compris

que je n'ai joué que pour toi?


LE COMTE

Vous m'avez vu dans la salle.


CHARLOTTE

Détache ton sabre.


LE COMTE

Euh, certainement.


Le comte détache son sabre et vient pour le poser tout près.


CHARLOTTE

Non, donne-le-moi.


LE COMTE

Certainement.


CHARLOTTE

(Tenant le sabre)

Eh bien, demande-moi

quelque chose.


LE COMTE

(Se levant)

Je vous demande l'autorisation

de revenir ce soir.


CHARLOTTE

Non.

Pourquoi remettre au soir

ce qu'on peut faire maintenant?


LE COMTE

Ce que je vais te dire...

L'amour, le matin, non.

Je vois les choses autrement.


CHARLOTTE

Comment vois-tu la chose?


LE COMTE

(Approchant du lit)

J'irai t'attendre

avec ma voiture, à

la sortie des artistes.


CHARLOTTE

Oui.


LE COMTE

Nous irons

souper, tous les deux.


CHARLOTTE

Et puis?


LE COMTE

Puis nous rentrerons.


CHARLOTTE

Et alors?


LE COMTE

Et alors, les choses suivront

leur cours normal.


CHARLOTTE

(Éclatant de rire)

Comme tu es mignon!

Tu ne trouves pas

qu'il fait chaud ici?


LE COMTE

Oui, c'est exact.


CHARLOTTE

(Tirant le comte vers elle)

Dégrafe ça vite!

Il fait presque aussi

noir que le soir.

On peut presque imaginer

qu'il fait nuit.

Et personne ne peut nous voir

que nous-mêmes.


Le comte se penche sur CHARLOTTE et l'embrasse.


Nous entendons la musique du carrousel. Nous nous retrouvons avec le meneur de jeu. Il tient une bobine de film et il la coupe. La musique s'arrête. Il fredonne.


LE MENEUR DE JEU

Ah censure...


Nous nous retrouvons dans la chambre de CHARLOTTE un peu plus tôt alors que CHARLOTTE entre dans la pièce. Elle est davantage vêtue que la première fois.


CHARLOTTE

Permettez que je me recouche?


LE COMTE

Je vous en prie.


CHARLOTTE s'avance près du lit et s'immobilise en regardant le comte.


LE COMTE

(Se retournant)

Pardon.


CHARLOTTE se couche dans son lit.


LE COMTE

Alors, disons...

Après-demain, hum?


CHARLOTTE

Pourquoi après-demain?

Tu voulais aujourd'hui.


LE COMTE

(Se retournant)

Euh, cela n'aura plus

aucune signification.

Je veux dire...

moralement parlant.


CHARLOTTE

Eh bien, moralement parlant,

il faut absolument

que je te voie ce soir.

J'ai deux mots à te dire

à propos de nos âmes.


LE COMTE

Ah bon.

Alors, j'irai t'attendre

à la sortie du théâtre.


CHARLOTTE

Pas du tout.

Tu m'entendras ici.


LE COMTE

Chez toi?


CHARLOTTE

Dans ma chambre.


LE COMTE

Nous n'irons pas souper

à l'Impérial?


CHARLOTTE

Non. Cela n'aurait aucune

signification philosophique.


LE COMTE

C'est entendu.

Il faut que je prenne congé.

(S'approchant du lit)

Je crois que pour une visite

de politesse,

j'ai un peu...

abusé!


Le comte embrasse la main de CHARLOTTE.


CHARLOTTE

Charmée, mon cher Comte,

d'avoir fait votre connaissance.


LE COMTE

Veuillez présenter mes

hommages à madame votre mère.


Le comte quitte la pièce. Puis se rend près de la sortie de la propriété.


LE COMTE

(S'adressant à son chien)

Harras, viens.


Le comte, en passant la porte, croise le meneur de jeu déguisé en majordome. Le comte sort, mais il revient devant le meneur de jeu.


LE COMTE

Il me semble vous avoir déjà vu

quelque part.


LE MENEUR DE JEU

C'est possible, Monsieur le

Comte. Je me déplace beaucoup.


LE COMTE

Il y a longtemps

que vous servez ici?


LE MENEUR DE JEU

Je ne sers pas,

Monsieur le Comte.

Je suis ici par amour de l'art.


LE COMTE

Ah, vraiment?

Et de quel art?


LE MENEUR DE JEU

De l'amour.


LE COMTE

Pardon?


LE MENEUR DE JEU

Par amour de l'art de l'amour.


LE COMTE

Oh. Bon..

(S'éloignant)

Au revoir.


LE MENEUR DE JEU

(S'adressant à la caméra)

Vers quel amour vous

dirigez-vous maintenant,

Monsieur le Comte?


Nous voyons le comte qui se masse les tempes. Il a l'air confus. Il nous raconte son histoire.


LE COMTE (Narrateur)

Où me dirigeais-je,

hier soir?


Le comte sort d'un bar en titubant.


LE COMTE (Narrateur)

Je ne suis pas allé chez elle.

J'étais seul...


Un homme sort en titubant. Il s'accroche au bras du comte.


LE COMTE (Narrateur)

Non, j'étais

avec le Comte Bobby.

Il était dans un...

Un état pitoyable.

(Riant)

Et je ne suis pas allé

à l'entrée des artistes.


Nous voyons le comte à table avec son chien.


LE COMTE (Narrateur)

J'ai soupé seul avec Harras,

bien sûr.

Dîner mouvementé, je crois.


Le comte est maintenant dans une voiture en compagnie de trois dames. Il est chancelant et il regarde derrière la voiture son chien qui les suit.


LE COMTE (Narrateur)

Une troupe joyeuse m'a suivi.

Katie, Doudou

et Harras, bien sûr.

Et cette femme.

Non, je n'ai pas

suivi cette femme.


Le comte promène son chien en laisse sur une rue. Il croise une femme, mais il poursuit son chemin tout seul.


LE COMTE (Narrateur)

Non, je voulais être seul.

Absolument pas suivi.

Non...

Ce qui est passé est passé.


De retour avec le comte qui se masse les temps. Il est couché sur un divan. Il se relève avec peine.


LE COMTE

Je ne sais plus où on est...


Le comte parcourt la pièce des yeux. Il prend son sabre, puis en prenant manteau sur un lit, il découvre une femme endormie. Il paraît confus, mais il continue de ramasser ses effets. Dans le lit, nous reconnaissons LÉOCADIE.


LÉOCADIE

Bonjour, mon joli.

Tu as bien dormi?


LE COMTE

Plus ou moins.


LÉOCADIE

Hum...


LE COMTE

Ça t'est bien égal que l'on

soit jeune ou vieux ou bien--


LÉOCADIE

J'ai sommeil.


LE COMTE

Ça y est.

Je sais qui tu me rappelles.


LÉOCADIE

Ah. Je te rappelle quelqu'un.


LE COMTE

C'est prodigieux.

(S'approchant de LÉOCADIE toujours couchée)

Les mêmes yeux.

Ah, c'est hallucinant.

Permettez-moi d'embrasser

vos yeux avant de m'en aller.


Le comte embrasse les yeux de LÉOCADIE.


LÉOCADIE

Salut.


Le comte se relève.


LE COMTE

Dis-moi...


LÉOCADIE

Hum?


LE COMTE

Ça ne te vexe pas?


LÉOCADIE

Quoi?


LE COMTE

Que... nous n'ayons rien...


LÉOCADIE

Qu'on n'ait pas...?


LE COMTE

Oui.


LÉOCADIE

Il y a beaucoup d'hommes

comme ça.

C'est pas ton heure, voilà tout.

D'ailleurs, je sais bien

que je te plais.

Au revoir, militaire.


LE COMTE

(S'éloignant)

Au revoir.

(S'arrêtant)

Comment sais-tu que tu me plais?


LÉOCADIE

Bien, cette nuit.


LE COMTE

Cette nuit?

Je ne suis pas tombé

sur le canapé?


LÉOCADIE

Si. Si, tu es tombé

sur le canapé. Mais avec moi.


LE COMTE

(Se retournant)

Non.


LÉOCADIE

Tu te rappelles pas?


LE COMTE

(S'approchant de LÉOCADIE)

Oh oui.


Le comte s'assoit sur le lit auprès de LÉOCADIE.


LÉOCADIE

Qu'est-ce que tu voulais

d'ailleurs!


LE COMTE

(Passant la main sur la joue de LÉOCADIE)

Ça alors...


LÉOCADIE

Je lui ressemble plus

que tout à l'heure?


LE COMTE

Hum... Moins.

Moins que tout à l'heure.

Je ne sais plus où on est.

Vous voyez ce que je veux dire?


LÉOCADIE

Ah oui.


LE COMTE

(Se relevant)

Adieu.


Le comte sort de la chambre. Il appelle son chien en passant devant le salon. Il sort de l'appartement. Dans la rue, plus loin, le comte passe près du carrousel. Il poursuit sa route. Plus loin, le comte croise un soldat.


LE COMTE

(Se retournant)

Alors, on ne salue plus

les officiers?


Le soldat se retourne et salue le comte. Nous reconnaissons FRANZ.


Le meneur de jeu marche aussi sur la rue tout près.


LE MENEUR DE JEU

C'eût été dommage que

ces deux-là ne se saluent pas.

La Ronde est fermée.

(Chantant)

♪ C'est ainsi

que finit la Ronde ♪

♪ Tout comme moi

vous l'avez vu ♪

♪ C'est l'histoire

de tout le monde ♪

♪ Je ne vous en dirai pas plus ♪


Le meneur de jeu retourne à la patère et il revêt ses vêtements du début.


LE CHOEUR

♪C'est ainsi

que finit la Ronde ♪

♪ Tout comme moi

vous l'avez vu ♪

♪ C'est l'histoire

de tout le monde ♪

♪ Je ne vous en dirai pas plus ♪

♪ Je ne vous en dirai pas plus ♪


Générique de fermeture

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